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Touche pas à mon corps

Touche pas à mon corps

Par Brigitte Moreau, Monet, publié le 01/11/2003
De tous les maux de la société, ceux qui portent atteinte à l’intégrité de l’enfance sont parmi les plus dramatiques parce qu’ils hypothèquent l’avenir individuel et collectif. Si les abus faits aux enfants sont de plus en plus dénoncés et punis, force est de constater qu’ils sont toujours aussi répandus.
Bonne nuit, sucre d’orge, de Heidi Hassenmüller, est un livre percutant sur la cruauté physique et mentale. Un témoignage-choc qui dépeint une lente mais inexorable descente aux enfers. Le regard cru, à vif et sans complaisance de cette toute petite fille de huit ans, qui relate avec froideur et courage la honte et la culpabilité qui l’habitent à la suite des sévices successifs que lui a fait subir son beau-père jusqu’à l’âge de 17 ans, est poignant de sincérité. Or, il appert qu’un livre pour la jeunesse peut aussi, parfois, être si marquant qu’il entraîne des répercussions sociales majeures. Ce fut le cas en Allemagne pour cet ouvrage, qui a soulevé un tel tollé qu’il a été au cœur d’une réforme de la loi protégeant les enfants des abus. Chapeau bas !

On serait en droit de s’étonner que des livres pareils passent quasiment inaperçus ici, au Québec. Sommes-nous à ce point convaincus de nos « bonnes mœurs » que l’on puisse se donner, à tort, la bonne conscience de se taire ? Nous nous gavons peut-être de l’illusion que nous n’en avons pas besoin, pourtant deux enfants sur cinq sont victimes d’abus, à divers degrés… regardez autour de vous : vous en voyez déjà !

Quelques auteurs et éditeurs ont osé aborder ces problématiques sociales pour le moins dérangeantes. De manières différentes, ils ont dit haut et fort ce mal qui gangrène l’humanité. L’Étrange Voisin de Dominique, un livre de Jean Gervais qui date de 1988 et qui traite de harcèlement sexuel, aurait pu être écrit hier. Il demeure, malheureusement, toujours actuel. Même chose pour Touche pas à mon corps, Tatie Jacotte !, de Thierry Lenain et Stéphane Poulin, qui aborde cette corde sensible et fragile qu’est l’intégrité dans les rapports entre le sexe et l’argent. Plus récemment, Gilles Tibo nous offrait une perle rare, La Petite Fille qui ne souriait plus, nous apprenant combien rompre le silence est une source de délivrance pour ces êtres qui souffrent d’un mal enfoui et tabou. Pittau et Gervais y sont allés, eux aussi, de leur humour mordant des plus rafraîchissants avec leur tout dernier-né, Les Interdits des petits et des grands. Avec la verve satirique qui caractérise les auteurs, les jeunes enfants comprendront que leur corps est bel et bien à eux.

Les abus ne sont pas tous de nature sexuelle, ils sont aussi de nature psychologique et morale. Tous les adultes ne sont pas aptes à devenir parents, pourtant bon nombre d’entre eux le sont devenus pour le malheur de ces enfants mal-aimés. Or, le manque d’amour chronique est aussi un acte pervers et immensément dommageable. Le livre de Marie-Francine Hébert, Le Ciel tombe à côté, traite de plusieurs stéréotypes d’enfances bafouées. Dans une prose aux accents poétiques, elle nous présente des enfants aux prises avec un quotidien pas toujours bienveillant, voire même misérable. Ce roman invite à la réflexion et questionne des préjugés sociaux largement répandus et trop souvent banalisés.

En contrepartie, la vie nous offre aussi en partage des êtres dotés d’une si puissante générosité qu’ils représentent un baume sur les plaies de l’humanité. Magnifiquement illustré, par l’image et par le texte, un livre rayonnant de simplicité et d’amour nous est offert : Émilie pleine de jouets est un monument à la gloire de ces êtres hors du commun. Ce livre aura probablement été bien plus difficile à écrire que tous les autres, parce qu’il est rare de pouvoir évoquer avec autant de justesse l’âme de ceux qui se donnent sans compter. Encore un autre bel album de Gilles Tibo… décidément !
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