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Littérature jeunesse

Le libraire - Numéro 75
Qui a peur du grand méchant clown?

Qui a peur du grand méchant clown?

Par Mariane Cayer, Daigneault, publié le 28/01/2013

L’avenir, quelque part dans une mégalopole où la justice des puissants empiète sur celle du peuple. Dans l’ombre, une silhouette patiente, chapeau enfoncé, blanc maquillage, lèvres peintes en un rictus exagéré, fleur à la boutonnière. Le clown attend sa victime. La voilà. Il lève sa canne, prêt à rendre justice. La sentence sera la mort. Bienvenue dans l’univers des Odi-Menvatts, ceux que l’on surnomme les Clowns vengeurs. Ils sont des assassins vêtus tels des artistes de cirque et ont pour rôle de faire régner la justice avec violence, dans un univers futuriste où nul ne voudrait vivre.

Glauque… le terme décrit à la perfection cet univers. Et pourtant, en personne, les créateurs de cette série hors-norme dont chaque tome est écrit par un auteur différent sont loin d’être aussi sordides que leurs histoires. En effet, on se trouve plutôt en présence d’une joyeuse bande de clowns! Et comme le dit si bien Pierre H. Charron, l’un d’entre eux, « Cette histoire, c’est complètement de la fiction ». Rien à voir avec eux, donc.

N’empêche, plonger dans l’univers des Clowns vengeurs, c’est s’aventurer dans un genre rarement abordé dans la littérature jeunesse québécoise : la dystopie, c’est-à-dire la description d’un avenir sombre où règne l’injustice et le chaos. Dans cet avenir, des hommes vêtus en clown rendent justice en tuant les criminels. D’ailleurs, pourquoi des clowns? L’auteur Jonathan Reynolds lance avec le sourire : « Parce que dans un univers futuriste, ça fait un exutoire trash! »

Michel J. Lévesque, créateur de l’univers de base, annonce clairement ses couleurs en disant qu’une de ses sources d’inspiration n’est autre que le clown dans Ça, un classique de Stephen King. Autre influence de l’auteur, le rappeur Eminem : « L’idée des personnages m’est venue en écoutant une de ses chansons. Ce type est impitoyable, mais il prend bien soin de sa fille. Il est capable du pire et du meilleur, comme les Odi-Menvatts. » De là sont donc nés les personnages, habillés d’un noir imperméable, coiffés d’un chapeau et accompagnés de l’indispensable canne, à la fois leur marque de commerce et une arme redoutable, grâce à laquelle ils rendent justice. Il s’agit notamment d’un des premiers aspects à susciter l’intérêt de l’auteur Dominic Bellavance pour le projet : « Les Clowns sont des adeptes qui respectent un code vestimentaire très strict. Ils respectent des règles et font régner “leur” justice. »

Des clowns vengeurs, donc, mais pas des tueurs à gages sans scrupules qui trouvent leurs victimes de façon aléatoire. Car il faut savoir que dans leur univers, le gouvernement légitime a plus à voir avec une oligarchie qui protège ses privilèges qu’avec un gouvernement au service du peuple. Dans cette mégalopole tentaculaire et sans limites, l’absence de justice réelle a permis à l’organisation des Clowns vengeurs de se mettre en place. « Il n’y a plus de justice au gouvernement, alors les gens se font justice eux-mêmes », explique Ève Patenaude, la seule fille du groupe d’auteurs. En dénonçant les crimes aux Clowns vengeurs, ceux qui ne peuvent obtenir réparation autrement peuvent ainsi voir leurs offenseurs punis. Toutefois, ce ne sont pas des héros selon Michel J. Lévesque : « Leur job est de rendre une justice qui est corrompue au sein même du gouvernement. Est-ce bien ou est-ce mal? » Un débat éthique, voire philosophique, auquel le lecteur sera amené à réfléchir.

Si la série se démarque en empruntant une voie rarement explorée en littérature jeunesse, elle le fait aussi par sa volonté de multiplier les auteurs, donc les visions de cet univers. Cette pluralité des points de vue était un objectif souhaité dès le départ, et a mené à une rencontre entre plusieurs des auteurs intéressés par le projet à Trois-Rivières, en 2011. Mémorable, selon certains. « Je n’ai pas dormi de la nuit, suite à notre rencontre! », affirme Guy Bergeron.Plusieurs auteurs de la relève dans le domaine des littératures de l’imaginaire ont bien vite sauté dans l’aventure. « Je voulais que les auteurs sortent de leur zone de confort sans censure, qu’ils exploitent leur imaginaire et que chaque livre ait une couleur différente », explique l’instigateur, Michel J. Lévesque. Tous ses complices confirment d’ailleurs qu’ils ont eu autant de liberté qu’ils le souhaitaient pour raconter les histoires. Une « bible » présentant l’univers a été fournie à tous, mais pour le reste… « On avait carte blanche, c’était génial! », raconte Ève Patenaude. Cette volonté explique aussi l’absence de chronologie entre les différents tomes : « Les livres tentent de s’inscrire dans une certaine continuité, explique Mathieu Fortin. Ils se répondent entre eux, car ils représentent plusieurs points de vue sur une même réalité. » Ainsi, le lecteur peut commencer par n’importe quel tome, bien que l’ordre de parution soit privilégié par les auteurs.

Une autre innovation des « Clowns vengeurs » tient au public visé et au format choisi : la série s’adresse à un public de 14 ans et plus, mais propose néanmoins des textes courts — aucun d’entre eux ne dépassant les 150 pages. Cette série met de l’avant des assassins, ce qui, bien entendu, vient également avec son lot de violence. Cependant, alors que certains parents pourraient fuir devant cette proposition, les auteurs maintiennent qu’ils croient en la maturité des jeunes pour y discerner l’aspect fictionnel : « C’est de la science-fiction dystopique, comme Hunger Games, affirme Dominic Bellavance. C’est normal que ça ne fasse pas dans l’eau de rose. » Du même avis, Jonathan Reynolds renchérit : « La violence sert à justifier les conséquences. Les Clowns vengeurs ne tuent pas au hasard. Et puis, on fait confiance à nos lecteurs pour faire la différence entre la réalité et la fiction. » Dans tous les cas, les auteurs se sont mis d’accord pour privilégier une série divertissante plutôt qu’éducative. De quoi convaincre quelques gars rebutés d’ouvrir un livre? C’est sans doute là tout le défi!

Une chose est sûre, dans l’univers des Clowns vengeurs, le seul risque qu’on court en ouvrant la première page est de devenir rapidement accro!

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