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Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 106
Petite histoire de la légitimation de la littérature pour adolescents au Québec

Petite histoire de la légitimation de la littérature pour adolescents au Québec

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 09/04/2018

Phénomène commercial, paralittérature, mode passagère : les mauvaises langues ne se sont pas gênées pour qualifier ainsi la littérature jeunesse avant qu’elle ne reçoive ses lettres de noblesse au tournant des années 80. Cette reconnaissance, elle l’a depuis conservée, jusqu’à devenir un fier fleuron de l’édition québécoise et même représenter la vivacité de la production éditoriale d’ici sur la scène internationale. Petit tour de piste axé sur la production destinée principalement aux adolescents, de son histoire à travers les décennies.

Si en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne la littérature jeunesse est déjà implantée depuis le XVIIIe siècle, au Québec, elle est née près de 200 ans plus tard, dans les années 20, avec la parution de Les aventures de Perrine et de Charlot, un roman signé Marie-Claire Daveluy et d’abord paru en feuilleton dans la revue L’Oiseau bleu. En raison de son côté moral, mais aussi du plaisir qui se dégage de la lecture de ces aventures, on a comparé ce livre à ceux signés, en France, par la comtesse de Ségur.

Excellent exemple de la nature de la production éditoriale – très mince par contre – de cette période, ce livre avait comme principale fonction de transmettre les valeurs de l’époque : amour de la patrie, de la religion catholique et de la langue française. Comme l’édition et l’éducation étaient alors fortement sous le joug de la religion, incidemment il en allait de même pour la production littéraire. On retrouvait ainsi beaucoup de romans historiques des origines de la Nouvelle-France et un peu de romans psychologiques, dont le but était simple : édifier la jeunesse au moyen de la lecture.

La Seconde Guerre aura un impact non négligeable sur la production de littérature jeunesse au Québec. Les relations entre la France et le Québec étant alors coupées (et l’importation de livres), la production canadienne-française a droit à un essor, endossé par le gouvernement qui accorde, en 1940, le droit aux éditeurs de reproduire les œuvres de France. C’est à cette époque que le roman pour adolescents passe de la présentation de valeurs collectives à des valeurs plus individuelles, tout en restant assez conservateur jusqu’au début des années 60. La fin de la guerre et le retour à l’importation de romans français créeront par contre une légère crise pour la production d’ici.

Mais les années 60 arriveront, participant à un nouvel essor de la littérature destinée aux adolescents (pensons à Monique Corriveau et Le secret de Vanille, paru à l’aube de cette décennie, soit en 1959). On assiste alors à une diversification des genres (roman d’aventure, roman policier, roman psychologique, roman historique, science-fiction, etc.) et à une multiplication des titres. Cette littérature se libère; c’est une véritable désinstitutionnalisation de la littérature jeunesse. Expo 67, la Révolution tranquille : les mœurs changent au sein de la société et il va de soi que le tout trouve écho également au sein de la littérature. On assiste ainsi à un déclin des valeurs traditionnelles et de l’autorité parentale, à une montée du féminisme, à l’adolescent perçu comme un individu à part entière, à une liberté et une ouverture sur le monde qui, jusqu’alors, étaient peu mises de l’avant. Concrètement, cela se traduit certes dans les thèmes abordés, mais également dans la forme : l’utilisation d’une narration au « Je » – élément distinctif du postmodernisme de l’époque – permet de donner la parole aux personnages adolescents, proposant ainsi leur vision et non celle des adultes accolée à un personnage d’âge adolescent; l’apparition de différents procédés narratifs – à l’instar de ceux pour adultes – tels que l’insertion de lettres, d’extraits de journaux intimes; et l’intertextualité. Les auteures d’ici sont nombreuses à s’afficher, pensons à Suzanne Martel, Henriette Major, Paule Daveluy, Monique Corriveau, Cécile Gagnon. Au cours des années 70 aura lieu la création de Communication-Jeunesse, autre preuve qu’est en route une légitimation de la littérature pour les jeunes.

Mais c’est vraiment au début des années 80 que la production explose : maisons d’édition dédiées à la jeunesse, revue spécialisée (Lurelu, en 1978) et discours plus inclusif sur la littérature jeunesse au sein de la grande littérature voient le jour. En 1978 sont créées par Bertrand Gauthier les éditions de la courte échelle, pionnières à se spécialiser exclusivement en littérature jeunesse. Aux dires de l’éditeur, dorénavant à sa retraite, cette belle aventure a été possible à cette époque puisque, justement, tout était encore à construire – le paysage littéraire n’était pas aussi saturé qu’aujourd’hui. En 1995, 10% des recettes du milieu de l’édition proviennent du secteur jeunesse, preuve que le marché était en belle croissance. En comparaison, sachez qu’en 2017, un tiers des livres vendus au Québec était des livres jeunesse.

Les maisons d’édition, de plus en plus nombreuses, mettent sur pied des collections spécifiques à différentes tranches d’âge, créant des collections pour adolescents; le secteur est en pleine floraison. La production de 1980 à 2000 s’articule principalement autour de deux pôles : le roman-miroir et la découverte de l’altérité. Charlotte Gingras (La liberté? Connais pas…), Anique Poitras (La lumière blanche), Raymond Plante (Le dernier des raisins), Denis Côté (Hockeyeurs cybernétiques), Jean-Marie Poupart (Les grandes confidences) sont parmi les porte-étendard de cette littérature contemporaine pour adolescents. Plusieurs maisons sont nées, certaines universités ont ajouté à leur corpus des cours consacrés à la littérature jeunesse, des prix récompensant le travail de nos créateurs sont lancés, nos livres sont traduits à l’étranger, la critique littéraire s’y intéresse enfin, des colloques sont organisés sur le sujet.

Depuis les années 2000, les librairies regorgent d’une section bien garnie en littérature jeunesse, les auteurs et les maisons d’édition spécialisées sont en nombre toujours grandissant. Si on a vu plusieurs vagues déferler – pensons à celle des sorciers, celle des vampires et celle des romans postapocalyptiques –, ça ne peut que nous réjouir : ce secteur bat son plein, les adolescents lisent et ont la chance d’avoir à leur portée une riche sélection de titres aux thèmes différents dans lesquels ils peuvent se plonger, se retrouver et s’évader. 

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