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Les libraires - Numéro 104
Vive les échecs… sur table!

Vive les échecs… sur table!

Par Alexandra Guimont, Fleury, publié le 11/12/2017

Quiconque s’est déjà mouillé sur l’échiquier connaît la force d’attraction que ce jeu a sur les méninges humaines. Pour plusieurs, percer la mécanique des pièces s’avère être une aventure vouée à l’échec. Le nombre de Shannon (soit 10120; une estimation de la complexité du jeu d’échecs, c’est-à-dire du nombre de parties différentes possibles) exprime trop bien cette angoisse mathématique qui nous pique la cervelle. Les échecs ont toujours fasciné les mortels par leur côté indéchiffrable et nous poussent à considérer la fugacité de notre existence. Pourtant, cela ne décourage pas certains joueurs qui, une fois ayant pénétré les coulisses de ce casse-tête, décident d’en habiter la scène très fermement. Quelques-uns et quelques-unes ont même tenté de décrire les rouages et d’en dépeindre les décors et leurs envers. Les écrivains et les écrivaines qui se sont prêtés au jeu ne sont pas bien nombreux, d’où l’importance de leurs récits qui marquent les esprits, comme peut le faire une célèbre partie jouée par de grands maîtres internationaux.

Edgar Allan Poe rappelle un épisode véridique de l’histoire échiquéenne dans son petit livre Le joueur d’échecs de Maelzel. Il nous présente un automate, construit en 1770 par l’inventeur Wolfgang von Kempelen, que Johann Maelzel rendra célèbre quelques années plus tard. Cette marionnette, accoutrée à la turque, soi-disant dotée de la faculté de jouer aux échecs, n’a cessé de fasciner les foules jusqu’au XIXe siècle. Il s’agissait ainsi, en quelque sorte, de la première fois qu’on présentait un « ordinateur » capable de battre l’homme à son propre jeu. Ce « Turc mécanique » aurait même battu Napoléon 1er durant la campagne de Wagram. Poe s’est penché sur ce cas et, tel un enquêteur au sens critique aiguisé, a analysé chaque partie de cette machine jusqu’à représenter de manière clinique le canular proposé par Maelzel : « Tout l’ensemble de ce mécanisme, c’est-à-dire tout le mécanisme essentiel à l’automate, est très probablement contenu dans la petite armoire (large de six pouces environ) qui occupe la droite du principal compartiment (droite du spectateur). »Détective Poe cerne cette magouille avant bien d’autres. Une plaisanterie qui s’explique ainsi : « L’Automate ne gagne pas invariablement. Si la machine était une pure machine, il n’en serait pas ainsi; elle devrait toujours gagner. »Il s’agissait bel et bien d’un humain avec son esprit imparfait qui était caché dans le mannequin. Cette histoire met en lumière la fascination qu’entretiennent les humains avec le noble jeu. À l’époque, des salles complètes se remplissaient pour constater la force d’une mécanique qui s’est finalement vue être une supercherie méticuleusement montée afin de ramasser les bidous d’un auditoire trop curieux.

Stefan Zweig, quant à lui, montre dans sa nouvelle Le joueur d’échecs un côté plus sombre du jeu. C’est le dernier texte que l’écrivain envoie à son éditeur avant de se donner la mort à Petrópolis en 1942. Ce livre se compose de deux trames narratives, indépendantes l’une de l’autre, qui servent l’histoire initiale proposée par l’auteur. Sur un paquebot reliant New York à Buenos Aires, deux existences viendront confronter leur histoire devant un simple échiquier. Monsieur B, un Autrichien et joueur amateur, se mouille à Mirko Czentović, champion mondial d’échecs. Zweig décrit ces deux vies antagoniques pour illustrer l’immensité des possibles qui mène chacun des joueurs à « pousser du bois » dans leur vie. Le champion en titre, orphelin, pauvre et privé de toute éducation classique, se voit apprendre les rudiments du jeu par mimétisme, en regardant d’autres joueurs en action. Monsieur B a plutôt appris les lois en intégrant dans sa cervelle un manuel de parties commentées, volé lors d’une longue séquestration imposée par les nazis : « […] je possédais avec ces cent cinquante parties d’échecs une arme merveilleuse contre l’oppressante monotonie de l’espace et du temps. » Cette nouvelle bien connue de la littérature allemande met en relief deux tragiques destins et inaugure une manière de décrire la dichotomie échiquéenne : un jeu impénétrable et aride, mais qui permet aussi à l’esprit de s’accrocher à la vie.

Serge Rezvani offre à son tour le roman Fous d’échecs. À la veille d’une partie décisive, le champion mondial a l’intention de renoncer à la compétition officielle. Traumatisé par un événement antérieur dont il a été le pion central, il ne tient plus à se battre pour garder son titre en place. En effet, quelque temps auparavant, il fut victime d’un détournement à l’aéroport d’Ankara où son ravisseur – lui-même ancien maître échiquéen et ex-patient de son père dans un hôpital psychiatrique – exigea de lui que les règles établies du jeu d’échecs soient modifiées. Il signifia au champion son désir d’abolir le « mat », le trouvant trop radical, et aspira à enlever toute folie à ce jeu : « Les joueurs d’échecs sont tous des malades! Laissez-les développer leur maladie hors de l’échec et mat. » Rezvani illustre dans son livre le tourbillon des grands tournois internationaux sous le regard de plusieurs protagonistes du milieu, aux opinions divergentes. L’Entraîneur, le Parapsychologue, le Biochimiste et le Major, censés encadrer le champion durant l’événement, viennent tour à tour livrer un pan de l’univers échiquéen à un écrivain qui désire écrire « autour » des échecs et qui s’intéresse à « ce qui se passe vraiment ». Mais qui remplacera le champion en titre? Le petit cénacle échiquéen se penche sur Wanda, « cette femme si grosse, alanguie, dont le Champion s’est brusquement épris », qui se trouve être un dangereux joueur féminin (à cette époque, le terme « joueuse »n’existait pas). Elle passe ses journées à se prélasser au lit, pataugeant allègrement entre divers livres de théories et de tactiques toutes plus complexes les unes que les autres. Une femme dans ce jeu « prétendument masculin »fera-t-elle briser la syntaxe échiquéenne et les tabous de la fédération?

Au XXIe siècle, Bertina Henrichs vient transgresser le sujet du féminin dans ce monde hermétique en donnant une voix à une femme de ménage de Naxos. Un matin de travail ordinaire, dans une chambre d’hôtel, Eleni tombe face à face avec un échiquier dont la partie a été laissée en suspens. Elle s’approche pour regarder la beauté des pièces et, par mégarde, fait tomber un pion par terre. Prise d’un sursaut subit, elle tente de se rappeler où la pièce avait alors été positionnée, mais en vain : « Elle se sentit désolée d’avoir anéanti la partie en route, puis se consola en se persuadant que ce n’était qu’une pièce mineure puisqu’il y en avait beaucoup de semblables. » Ce petit incident semble banal a priori, mais il viendra par la suite pousser Eleni à s’intéresser au mystère des lois qui composent les règles de ce jeu. Puis, un autre élément viendra renforcer son désir de jouer : Eleni remarque que la partie entamée appartient à un couple de Français remplis d’une ferveur amoureuse. Elle transfère ensuite cette image romantique pour la calquer sur son propre couple et se dit en son sein : « Je vais offrir un jeu d’échecs à Panis pour son anniversaire. Nous pourrons apprendre à jouer ensemble. » Malheureusement pour elle, ce projet avorte bien rapidement. Son mari ne considère pas les échecs comme une activité convenable aux femmes. Cette nouvelle passion doit donc se développer d’une autre manière et, dans son envie de jouer, Eleni ira jusqu’à défier l’honneur familial.

Il y a tant de façons de s’approprier les soixante-quatre cases qui délimitent le terrain échiquéen. Les échecs ne cessent d’être utilisés pour tracer une trame narrative de combat ou pour imposer une aura cérébrale à certaines situations. Que ce soit chez Robert de Boron, Rabelais, Diderot ou Nabokov, ce jeu transcende les époques avec la même fascination. Et donnons le mot de la fin à Madame de Sévigné qui écrivait dans une lettre cette formidable exclamation du cœur : « Je suis folle de ce jeu […]. C’est le plus beau et le plus raisonnable de tous les jeux. Le hasard n’y a point de part. »

 

Pour prolonger votre lecture sur le sujet des échecs, la libraire Alexandra Guimont vous propose de visiter son blogue : https://www.chessmates.ca/

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