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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 106
Vive le vin et l’art!

Vive le vin et l’art!

Par Alexandra Guimont, Fleury, publié le 09/04/2018

Le vin des écrivains, véritable relation qui unit depuis des siècles les gosiers aux chants de la terre. La littérature est remplie d’éloges faits au vin et nombre d’auteurs lui ont dédié des traités ou des poèmes célèbres.

Dans son Traité de bon usage de vin, François Rabelais évoque les vertus médicinales du vin et vante ses bienfaits pour soigner les maladies de l’intérieur, notamment pour contrer le dessèchement du cerveau. Baudelaire évoque plutôt le côté sociable et la bonhomie de ce produit. Son petit essai Du vin et du haschisch expose les joies profondes de la tendre descente du cépage dans l’œsophage. Cette ivresse devient l’affaire de tous : « Quiconque a eu des remords à apaiser, un souvenir à évoquer, une douleur à noyer, un château en Espagne à bâtir, tous enfin vous ont invoqué, dieu mystérieux caché dans les fibres de la vigne ». Le poète continue d’écrire sa fascination de la vigne en présentant dans une petite section des Fleurs du mal le buveur sous tous ses aspects. Les siroteurs baudelairiens sont joyeux le temps de leur beuverie; c’est la poésie de la griserie! Les amants s’enivrent et partent à cheval sur le dos de la bouteille; le guitariste joue merveilleusement bien grâce à son acolyte liquide; le chiffonnier se métamorphose en conquérant et le meurtrier devient enfin libre de boire tout son soûl. L’alcool est une tentative d’évasion et se transforme en adjuvant pour contrer le fameux spleen de vivre. Dans son poème L’âme du vin, Baudelaire donne une voix à cet élixir qui désire remercier l’humain de sa conception. L’ivresse advient donc comme l’ultime gratitude faite à l’autre : « En toi je tomberai, végétale ambroisie/Grain précieux jeté par l’éternel Semeur/Pour que de notre amour naisse la poésie/Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur! » Certaines bouteilles ont réellement chanté les louanges de gens célèbres. Des millésimes se sont vu apposer sur leur étiquette commerciale le nom de grands écrivains. C’est le cas du vin d’appellation d’origine protégée Côtes-de-Duras, dont le vigneron a réalisé sa propre cuvée Marguerite Duras. Voilà un bel hommage à celle qui n’a pas manqué de macérer dans le rubis liquide comme le ferait une bonne viande dans la marinade. À force de consoler l’absence de Dieu par l’alcool, Duras s’est vue couler dans une dépendance aiguë. Le récit de sa désintoxication, écrit par Yann Andréa, raconte cet événement où la boisson devient le témoin de l’angoisse existentielle qui la poursuit à toute heure : « La nuit vous buvez de plus en plus souvent. Un verre de vin apaise le corps, diminue la peur. Vous êtes à ne plus pouvoir rester une heure entière sans boire. »

Dans une nouvelle nommée Romanée-Conti 1935, le japonais Takeshi Kaikō dresse le portrait d’un célèbre domaine de la côte de Nuits. On y rencontre deux hommes – un écrivain et un entrepreneur – attablés dans un restaurant juché au bout d’un gratte-ciel, dans l’attente de déguster deux bouteilles prometteuses : La Tache 1966 et une Romanée-Conti 1935. Tout un rituel se fait suivre, il faut verser le liquide sans heurter les verres afin de ne pas casser la saveur. Sans oublier le problème de la dernière goutte, qu’il faut éviter à tout prix de laisser s’enfuir par peur de gâter l’étiquette. Cette même aventure savoureuse qu’ils s’apprêtent à vivre ensemble se présente comme une nouvelle sensation empreinte de candeur : « L’assurance virile avait déserté les yeux de l’entrepreneur où brillait maintenant d’un éclat noir quelque chose vierge de toute empreinte digitale. Le romancier, lui, sentait quelque chose de nu, qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps, s’élever des profondeurs pour s’élancer vers sa gorge. » Au fil de leur examen gustatif, le bourgogne prodigue davantage l’esprit que les papilles et les souvenirs de l’écrivain s’amusent à monopoliser sa tête. Comme si à force de trop astiquer la bouteille dans son panier d’osier, un bon génie exauça ses plus profonds désirs.

Le vin devient parfois une fantaisie à atteindre pour calmer toute langueur de vivre : c’est la grande attente du vin nouveau! Le beaujolais nouveau vient rosir les joues pâles que l’automne nous a peintes au visage et en émerveille plusieurs dès le troisième jeudi de novembre. Ce véritable vin des copains est merveilleusement décrit dans le roman Le beaujolais nouveau est arrivé de René Fallet. Cet appel de la vigne vécu par quatre hommes dépourvus d’enthousiasme au quotidien se transforme en véritable aventure dans le Larzac. Le plaisir du copinage se dessine au gré du kilométrage de leur voyage : « Rien ne vaut les amis. Rien. Avec du Beaujolais et du petit salé, y a pas meilleur. » Le vin devient d’autant plus l’objet d’une quête perpétuelle dans le livre L’ivrogne dans la brousse d’Amos Tutuola. L’écrivain nigérian présente une histoire qui reflète les contes yoruba et devient l’hymne littéraire du traditionnel vin de palme. En Afrique, le narrateur expose son quotidien et décrit ses beuveries habituelles : « Les 560 000 palmiers de sa plantation lui fournissaient suffisamment de vin de palme pour en boire quotidiennement plus de deux cents calebasses. Cet homme, à l’immense nom de Père-Des-Dieux-Qui-Peut-Tout-Faire-En-Ce-Monde », s’enivre allégrement à l’aide de son « malafoutier », sorte d’ouvrier qui lui prépare sa vinasse en journée. Ce n’est qu’à la mort de celui-ci que le narrateur se retrouve seul, incapable de fournir à lui-même sa quantité coutumière. Il quitte donc son village à la recherche du « malafoutier » se trouvant supposément dans la Ville-des-Morts et s’ensuit une panoplie d’événements dignes des plus grandes légendes africaines. Des rencontres avec des personnages improbables, les grigris protecteurs et les pouvoirs magiques permettent à sa volonté d’avancer lentement.

Est-ce une coïncidence que l’adjectif ivre se retrouve dans le mot livre? Depuis des siècles le vin est associé à plusieurs métaphores pour exposer la réalité. Même l’Ancien Testament propose des récits « œnologiques »! N’oublions pas que le premier geste de Noé, une fois le déluge terminé, fut de planter une vigne pour s’enivrer. Et que dire du Cantique des cantiques qui use de cette image pour évoquer l’amour et l’allégresse : « Tes caresses sont meilleures que du vin» Enfin, la librairie est un véritable chai où dorment parfois plusieurs années des livres qui attendent d’être consommés. Rappelons-nous les vers de la grande poétesse russe Marina Tsvetaïeva, qui écrit en 1913 cet espoir et ce désir de reconnaissance qui, parfois, tend à prendre racine avec le temps :

Jetés dans la poussière des libraires
(Où personne n’en veut ni n’en a voulu),
De mes vers, comme des vins précieux
Viendra le tour.

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