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Typologie du voyage

Typologie du voyage

Par Mira Cliche, publié le 11/04/2006
«À tout moment, le hasard vous envoie promener. En profitez-vous?», demandait Paul Morand dans un livre sur le voyage publié en 1927. Les lecteurs d’aujourd’hui lui répondraient que ce n’est pas d’une promenade qu’ils ont envie, mais d’un billet d’avion pour l’Asie. Et en attendant de pouvoir se l’offrir, ils lisent sur la Chine, la Corée, le Vietnam… On avait craint la mort du roman avec l’avènement du cinéma et des technologies d’information, voilà qu’il trouve une nouvelle raison d’être: nous faire voyager. Quel est l’itinéraire de cet avion de papier? En voici un aperçu en neuf points.
Voyage stationnaire
«De nos jours, à l’époque des voyages faciles, un écrivain devient de plus en plus souvent un commis-voyageur culturel», notait déjà Witold Gombrowicz dans les années 1960. L’auteur d’origine polonaise s’insurgeait d’ailleurs contre cette réduction: «Moi, personne n’osera m’importer!» Bien des écrivains rejettent le titre d’ambassadeur. Ils ne parlent qu’en leur nom, mettant en garde ceux qui croient découvrir l’essence d’un peuple dans leurs livres.

Il faut pourtant reconnaître qu’en lisant la très populaire Arhundati Roy, par exemple, on se familiarise avec certains aspects de l’Inde actuelle. On s’instruit sans doute moins sur la Chine, en revanche, en fréquentant le jet-set décadent de Shanghai où fleurissent les écrivaines chinoises à la mode, notamment Weihui (Shanghai Baby, Picquier Poche, 283 p., 13,95 $) et Mian Mian (Les Bonbons chinois, Seuil, Points, 304 p., 12,95 $). Mais ce qui plaît dans ces romans underground, c’est justement leur côté marginal. On aurait tort de réduire un pays à ses courants dominants. Quel auteur, d’ailleurs, pourrait prétendre les embrasser tous?


Tourisme

Luxe des sociétés capitalistes ou expression du vide qu’elles créent en chaque individu, le voyage caractérise notre époque. «Dès qu’ils ont quelques jours de liberté les habitants de l’Europe occidentale se précipitent à l’autre bout du monde, ils traversent la moitié du monde en avion, ils se comportent littéralement comme des évadés de prison», note cyniquement Houellebecq dans Plateforme (Flammarion, 369 p., 29,95 $ ). Les héros de ce roman controversé ne voyagent pas pour s’ouvrir, mais pour se replier sur eux-mêmes, oublier leur absurde quotidien et s’adonner aux plaisirs qu’il interdit.

Les premières générations de touristes, celles des années 1920 et 1930, n’étaient pas beaucoup plus gaies. C’est du moins l’impression que donnent les personnages désespérément ludiques dont Ernest Hemingway a suivi les tribulations dans Paris est une fête (Folio, 240 p., 12,95 $) et Le Soleil se lève aussi (Folio, 275p., 12,95$). Consommant les particularités locales comme des martinis sur une terrasse, ils ne perdent pied qu’en abusant de l’alcool ou du divertissement.

À quelques siècles de distance, Montaigne leur reprocherait de ne pas suffisamment douter d’eux-mêmes. Dans un chapitre de ses Essais consacré à la vanité («De la vanité», Folio-2 euros, 120 p., 3,95 $), le philosophe français vantait en effet les vertus relativistes du voyage: «Je ne sache point meilleure école, comme j’ai dit souvent, à former la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature.»


Voyage d’affaires

Le voyage professionnel n’est pas toujours le plus exaltant: en s’y préparant, on pense moins à ce qu’on découvrira qu’au travail qu’on devra accomplir. C’est un voyage en vase clos. Un tout petit monde de David Lodge (Rivage Poche, 487 p., 20,95 $) trace une joyeuse caricature du voyageur «professionnel». Intellectuels de renom, les personnages de ce roman voyagent d’un colloque à l’autre sans jamais quitter le périmètre des campus universitaires. Préoccupés par leurs problèmes personnels, ils ne semblent rien attendre des pays qu’ils visitent.

On retrouve le même sentiment d’autosuffisance chez Paul Morand, qui s’est pourtant toujours montré curieux des contrées qu’il traversait. Diplomate par plaisir, presque par loisir, il a mis dans ses récits de voyages (Robert Laffont, 899 p., 56,95 $) la même prose leste, souple et tonique que dans ses écrits de fiction. Le lecteur n’en est que plus peiné de rencontrer sous cette plume intelligente les déclarations les plus racistes et le colonialisme le plus étroit. Pour être extrémiste, l’attitude de Morand n’est pas exceptionnelle: bien des voyageurs refusent de se laisser toucher par le pays et les gens qu’ils rencontrent. C’est une mesure de protection. Heureusement, les nombreux récits de voyages publiés ces dernières années par des journalistes (Jean-Claude Guillebaud en tête) montrent que même les voyageurs les plus endurcis se laissent parfois atteindre.


Exil

Voyage paradoxal puisqu’il tend à l’immobilité et à l’enracinement, l’exil a toujours une teinte sombre, même lorsqu’il est volontaire. Comme dans un mariage organisé, la curiosité du début laisse rapidement place à la méfiance des nouveaux époux. C’est que derrière chaque détail se profilent des années de cohabitation éventuelle…

Débarqué à New York quelques jours après le crash boursier de 1929, le jeune Italien plein de sève qu’était Mario Soldati voulait prendre racine. Il a rapidement déchanté: «Tout le temps que dure leur premier amour de nombreux hommes croient qu’il est possible d’exister exclusivement hors d’eux-mêmes, de se consacrer à quelqu’un d’autre», note l’écrivain dans Amérique, premier amour (Gallimard, coll. Le Promeneur, 255p., 42,95$). «De même, dira Soldati, je croyais pendant mon premier séjour américain qu’il était possible de m’évader: de changer de patrie, de religion, de souvenirs et de remords. Et je vécus plus d’une année dans la conviction morbide que j’y étais parvenu. Le premier amour et le premier voyage sont des maladies qui se ressemblent.»

Le son de cloche est sensiblement différent chez ceux qui ont quitté leur pays pour éviter la persécution. Jamais Louis-Ferdinand Céline n’a cru tomber en amour avec l’Allemagne, par exemple, où ses essais antisémites l’avaient forcé à fuir à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les trois romans inspirés de ce séjour (D’un château l’autre, Nord et Rigodon) expriment la peur du traqué, sa paranoïa, sa précarité…


Retour aux sources

Plusieurs écrivains exilés ont un jour souhaité revoir leur pays d’origine, rencontrer pour ainsi dire en chair et en os les souvenirs qui les hantaient depuis leur départ. Ce désir ne va toutefois pas sans des craintes profondes. Sur le paquebot qui le ramenait en Europe en 1963, au terme d’un exil de vingt-quatre ans en Argentine, Witold Gombrowicz craignait de voir arriver en sens inverse le bateau (fantôme) sur lequel il était arrivé en Amérique. Une fois en Europe, l’écrivain polonais s’est attardé en France et en Allemagne, pays qu’il n’aimait pourtant pas, plutôt que de rentrer au bercail. «Ce n’est pas en Pologne que je serais parti, mais vers moi-même tel que je fus… et voilà ce qui malgré tout m’effrayait un peu», confesse-il dans le troisième tome de son Journal (Christian Bourgeois, épuisé!).

Bulgare naturalisé français, l’essayiste Tzvetan Todorov comprend bien cette peur. Si le retour aux sources est effrayant, explique-t-il dans L’Homme dépaysé (Seuil, coll. Histoire immédiate, 241p., 39,95$), c’est parce qu’une question effrayante le suit comme une ombre: «Qu’aurais-je été, qu’aurais-je pu devenir si j’étais resté chez moi?»

Philip Roth a exploré ce vertige existentiel avec La Contrevie (Gallimard, 434p., 32,50$) et Opération Shylock (Gallimard, 451 p., 39,95 $). Dans ces deux romans, le héros et alter ego de l’auteur est forcé d’envisager les différentes vies qu’il aurait pu mener en tant que juif américain. Du sionisme radical en passant par le terrorisme, le judaïsme mou et le déni total de la religion, Roth en vient à nous faire douter de l’existence même d’une source où l’on pourrait retourner, se retrouver.

Errance
Certains écrivains combattent l’angoisse de l’inertie par le mouvement. Comme si l’immobilité ou le repos disposait trop à l’introspection et qu’ils trouvaient dans le déplacement perpétuel le moyen de se divertir d’eux-mêmes, de tromper leurs blessures, leur vide, leur ennui. Leurs personnages sont atteints du même vertige qu’éprouvent les marins en posant le pied sur la terre ferme.

Ismaël, par exemple, le narrateur de Moby Dick, classique d’Herman Melville (Folio classique,
752 p., 11,95 $), ne supporte pas la stagnation de la vie en société. Elle réveille en lui une violence terrifiante mais irrésistible, pendant humain du monstre sous-marin que le capitaine Achab poursuit sur tous les océans du monde.

Autre voyageur errant, W. G. Sebald relate ses périples pédestres à travers divers pays: l’Angleterre, la côte Est des États-Unis… Aux impressions sensuelles et brumeuses que lui procure l’errance physique se superpose une autre errance, spirituelle celle-là, où l’auteur d’origine allemande dévoile une érudition inquiète. Le lecteur explore ainsi la pensée de Sebald, tandis que ce dernier s’enfonce dans le paysage jusqu’à se perdre de vue — but plus ou moins avoué de l’errance. «En quel lieu et en quel temps je me suis trouvé réellement ce jour-là, à Orfordness, aujourd’hui encore, à l’instant où j’écris cela, je ne saurais le dire.» (Les Anneaux de Saturne, Folio, 383 p., 16,95 $)

Voyage initiatique
À lire les récits de voyage d’Alexandra David-Néel (notamment Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Pocket, 372 p., 9,50 $) ou de Lawrence d’Arabie (Les Sept Piliers de la sagesse, Folio, 944 p.,22,95 $), on est tenté de définir le voyage initiatique comme celui qui change le regard qu’on porte sur le monde.

Une telle métamorphose intervient rarement sans qu’on la cherche. Elle exige trop d’ouverture pour être improvisée. Antonin Artaud, par exemple, est parti au Mexique en 1936 afin de vivre directement ce que son théâtre tentait de recréer depuis des années: une présence violente à soi et au monde. Pour ce toxicomane aguerri, cette expérience passait forcément par le peyotl, une puissante drogue utilisée dans certains rites du peuple Tarahumaras. Réunis sous le titre Les Tarahumaras (Folio Essais, 184 p., 15,95 $), les textes qu’Artaud a écrits autour de ce voyage tentent de traduire en mots sa quête d’absolu: «J’étais prêt à toutes les brûlures, note-t-il à la fin d’un chapitre, et j’attendais les prémisses de la brûlure en vue d’une combustion généralisée.»


Voyage en enfer

Il fut un temps où l’enfer était le monde des morts malheureux. Ses explorateurs sont fameux: Orphée allant chercher son épouse Eurydice, Énée et Ulysse consultant des défunts célèbres, Dante traversant les divers cercles de condamnés, etc. Aujourd’hui, on parle davantage de la descente aux enfers comme d’une descente en soi-même, une perte d’équilibre par laquelle on coule au fond des crevasses les plus sombres. Ces récits introspectifs et douloureux sont légion.

Certains auteurs contemporains ont toutefois suivi les classiques et nous font visiter le monde des spectres. Ainsi vivent les morts (Points, 461p., 13,95$), de l’écrivain britannique Will Self, se déroule dans un Londres «mortuaire» entièrement peuplé de défunts jouant aux vivants. Comme les héros de l’Antiquité, le lecteur tire de précieux enseignements de ce séjour dans l’autre monde.

Plusieurs écrivains sud-américains ont aussi dialogué avec les morts. On en croise quelques-uns dans les Cents ans de solitude du Colombien Gabriel García Márquez, tandis que l’Argentin Tomas Eloy Martinez nous raconte l’étrange voyage du corps embaumé d’Eva Peron, actrice et épouse du dictateur Juan Peron (Santa Evita, Robert Laffont, 343p., 29,95$). Le plus poétique des récents voyages en enfer demeure toutefois celui décrit par l’écrivain mexicain Juan Rulfo dans Pedro Páramo (Gallimard, 168p., 28,50$). Après la mort de sa mère, le narrateur du roman retourne dans son village natal, Comala: « Là-bas, on est sur le brasier de la terre. Dans la gueule de l’enfer. Quand je vous aurai dit que ceux qui y meurent, une fois arrivés dans le feu éternel, en reviennent pour chercher leur cape…»

Voyage imaginaire
Les écrivains, c’est bien connu, sont des contrefaiseurs. Mais ils ne mystifient pas gratuitement: la fiction leur permet de faire apparaître des choses que la réalité garde cachées. En publiant son Supplément au voyage de Bougainville (Folio classique, 190p., 4,95$), Denis Diderot, philosophe phare des Lumières françaises, ne voulait pas se faire passer pour le célèbre explorateur. Il souhaitait plutôt, en inventant de toutes pièces des anecdotes de voyage, tirer des enseignements que Bougainville n’avait pas su voir.

Tout comme le plus grand voyageur peut se montrer aveugle, l’écrivain le plus casanier peut explorer des mondes insoupçonnés: «Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force, disait Céline dans son Voyage au bout de la nuit (Folio, 505p., 19,95$). Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais. Et puis d’abord tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. C’est de l’autre côté de la vie.»
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