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Roberto Bolano: La littérature est dangereuse

Roberto Bolano: La littérature est dangereuse

Par Ian Lauda, Le Fureteur, publié le 06/06/2011

Ce printemps, la parution du roman 2666 de l’écrivain chilien Roberto Bolaño dans la collection Folio doit être considérée comme un événement littéraire; celle-ci rend désormais accessible à un prix raisonnable l’un des premiers grands romans du XXIe siècle. Rien de moins. Parallèlement, Christian Bourgois éditeur poursuit la mise en valeur posthume de l’œoeuvre en éditant Entre parenthèses, un regroupement d’essais iconoclastes à l’image de l’auteur. Voici donc quelques mots subjectifs sur un écrivain qui conduit ma passion littéraire à son paroxysme.

Ayant récemment accédé au Monde éternel — en succombant, en 2003, aux caprices d’un foie rebelle —, Roberto Bolaño voit désormais son Œoeuvre (façon de parler...) susciter les éloges qui lui sont dus. Il est vrai qu’une œoeuvre achevée est plus facile à juger, mais nous connaissons également la grande timidité de l’Histoire littéraire, dont les grands honneurs ne s’appliquent souvent qu’aux morts…

Celui qui attira d’abord l’attention en tant que membre fondateur de l’infra-réalisme (un obscur mouvement littéraire des années 70, qu’il parodie d’ailleurs dans son roman Les détectives sauvages), s’est toujours considéré comme un poète, privilégiant cet angle d’approche avant de se convertir sérieusement au roman, au début des années 1990. C’est à cette époque, également, que la critique souligne enfin son œoeuvre; une reconnaissance qui culmine en 1999 avec le Prix Rómulo Gallegos (considéré comme la plus haute distinction littéraire de l’Amérique latine).

Pour ma part, j’ai découvert l’écrivain grâce aux bons conseils d’un ami qui a goûté aux éditions originales espagnoles. J’ai pourtant hésité à dépenser presque 60$ pour ramener chez moi cette promesse d’insomnie en forme de brique qu’est 2666. Inutile de dire que ce doute fut vite oublié.

Dans sa folie des grandeurs, le roman fait penser à Sous le volcan de Malcolm Lowry. Plus de 1000 pages subdivisées en quatre sections (lesquelles auraient pu êtres éditées séparément, comme le laissaient entendre les dernières volontés de l’auteur, qui souhaitait maximiser les revenus et assurer un héritage sérieux à ses enfants). L’unité du livre fut cependant conservée : heureusement, puisqu’elle ne fait aucun doute. Malgré la multiplication des genres abordés, le style de Bolaño n’obéit qu’à ses propres nécessités et passe de l’intrigue amoureuse du roman psychologique au roman policier macabre, puis au récit de guerre — le tout ponctué d’une forte dose d’humour noir, qui uniformise le ton. Avec un peu de recul, on s’aperçoit que l’ampleur de l’entreprise romanesque est si colossale qu’elle accentue ce vertige d’un monde labyrinthique, mais complet.

Roman sur le cauchemar et l’horreur du Mal, comme son titre énigmatique l’indique, 2666 a pour point central l’atroce série d’assassinats de femmes qui terrorise et mystifie depuis 1993 les habitants de la ville mexicaine de Ciudad Juarez, et qui fit à ce jour plus de 1600 victimes, selon Amnistie internationale. Ces meurtres, dont la plupart n’ont jamais été résolus, passèrent rapidement de simples faits divers à une forme de phénomène macabre, et hantèrent longuement l’écrivain à la fin de sa vie. C’est aussi de cet aspect inexplicable des évènements qu’a germé l’idée d’une force maléfique planant sur les évènements. Un mal invisible (ne l’est-il pas toujours?), dont l’absence de logique et de morale accentuent la véracité d’un récit basé sur des faits. Roman sur l’invisibilité, donc, où l’excuse d’une intrigue (la recherche d’un écrivain mystérieux à l’image de Thomas Pynchon) est élaborée pour consolider le canevas de l’histoire. Les personnages de Bolaño ne sont que les acteurs d’événements qui dépassent, en importance, les conséquences individuelles et dont l’ampleur est digne d’une saga où tout se croise et se déforme dans le kaléidoscope des époques et des intrigues.

2666, comme plusieurs livres de Roberto Bolaño, finit par faire partie de nous, tellement on y croit. Dans son discours d’acceptation du prix Rómulo Gallegos, que l’ont retrouve parmi les courts essais d’Entre parenthèses, l’écrivain évoque l’idée que la littérature, lorsqu’on s’y dédie corps et âme, est un métier dangereux.


Bibliographie :
2666, Folio, 1358 p. | 24,95$ Entre parenthèses : essais, articles et discours (1998-2003), Christian Bourgois, 480 p. | 44,95$

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