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Mine de rien: une lecture de Robert Walser

Mine de rien: une lecture de Robert Walser

Par Christian Girard, Pantoute, publié le 18/04/2011
Robert Walser est un écrivain qui appartient à cette espèce qu’on pourrait qualifier de confidentielle; il est de ceux dont le grand public n’entend pas souvent, voire jamais, parler. Pourtant, ce Suisse de langue allemande, qui aurait aimé qu’on ne fasse pas attention à lui, a suscité des vocations et même l’admiration, en son temps comme aujourd’hui, d’importantes pointures de la littérature mondiale. J’ai voulu explorer, du moins, en partie – en très petite partie même – l’œuvre de ce maître du texte bref.
Il me faut avouer une certaine fascination pour la vie atypique et pourtant sans extravagance de Robert Walser. Ce dernier, né en 1878 à Berne, en Suisse, a en effet mené une existence plutôt discrète et plus que modeste. Sans vouloir entrer trop profondément dans les détails biographiques, mentionnons qu’il a occupé, pêle-mêle, les emplois suivants: copiste, employé de banque, bibliothécaire, domestique, etc. Des boulots requérant une certaine abnégation, un certain oubli de soi, ce dont Walser s’acquittait de manière très professionnelle. On pourrait même remarquer une certaine adéquation avec le caractère effacé de ce dernier.

Vivotant ainsi à l’aide de tous ces boulots alimentaires, logeant chez sa sœur ou bien chez son frère, de Berne à Berlin, en passant par Zurich, cet habitué des mansardes et des petites chambres rivalisant d’humilité avec leur locataire, s’est consacré à l’écriture de manière intensive une bonne partie de sa vie, sans toutefois connaître un succès véritable. Il sera interné dans un asile psychiatrique dès 1929 et cessera d’écrire en 1933. Il meurt en 1956, le jour de Noël, paisiblement semble-t-il, à l’occasion d’une promenade solitaire sous la neige.

Auteur de trois romans (Les enfants Tanner, Le commis et L’institut Benjamenta; tous trois adaptés au cinéma) publiés à la fin de la première décennie du XXe siècle, Walser aura tâté aussi de la poésie. C’est d’ailleurs avec ce genre littéraire qu’il verra ses premières œuvres publiées dans quelques revues.

L’appel du silence
Le genre poétique, ainsi que le roman, Walser les quittera pour se consacrer exclusivement à l’écriture de textes brefs en prose autour de 1917. La pratique de cette forme d’écriture fait donc partie d’une première période de sa vie. Et pourtant, sans pouvoir me prononcer sur les romans, ne les ayant pas lus, je peux néanmoins affirmer que sa poésie de l’époque est déjà toute pétrie de l’esprit walserien. En effet, dans un recueil publié pour la première fois en 1909, Au bureau, se retrouve, tout vibrant, l’appel du silence qui ne cessera de hanter son œuvre et sa vie. Rien qu’avec le titre, on sent le poète habité par une mélancolie née d’un encadrement (le bureau), une rêverie qui pourtant domine la réalité en fixant les paramètres d’une distance ironique à l’égard des choses et du monde, distance que Walser entretiendra sa vie durant. Il y a aussi cet autre appel, non moins irrépressible, celui des sentiers de solitude sur lesquels toutes traces de pas finissent par s’effacer sous la blanche, calme et floconneuse politesse de la neige. Malgré les indéniables qualités qu’on peut attribuer à sa poésie et à ses romans, il demeure que c’est dans le genre de la prose brève que l’écriture de Walser donne toute la mesure de ses possibilités.

L’art du bref
Commençons par Vie de poète, terminé en 1917, et qui marque la rupture avec les espoirs que Walser entretenait à l’égard d’une carrière de romancier. On retrouve une certaine unité parmi les vingt-cinq textes qui composent ce succulent recueil. Outre son goût prononcé pour la marche, l’écrivain exploite divers thèmes où son humble et délicieuse ironie trouve toute son expression. En effet, on ne peut que sourire à la lecture de ce «Discours à un bouton», véritable ode à un bouton de chemise. Ou encore, cette admirable «Pièce en chambre» débutant ainsi: «Je connais un écrivain qui, après s’être vainement évertué pendant plusieurs semaines à trouver un sujet convenable, finit par avoir la plaisante idée d’entreprendre un voyage exploratoire sous son lit.» Vaste programme à l’issue tout à fait inattendue.

Il y aussi, datant de la même période, un autre magnifique recueil intitulé Petite prose. Dans ce recueil, l’éventail des sujets est très large: Walser y mêle autobiographie et fiction tout en traitant de diverses banalités, observations et autres considérations avec un esprit poétique n’appartenant qu’à lui. Son écriture si polie et distante permet de créer un climat empreint d’une étrangeté banale ou d’une banalité étrange, à votre choix. Dans ces œuvres en apparence sans grande effusion textuelle, le lecteur attentif saura toutefois sentir la constante présence de l’écrivain dans le processus d’écriture. Un peu comme si ce dernier se livrait à un corps-à-corps avec la chose écrite au prix d’une plus grande liberté narrative.

Cela nous ramène à cette distance ironique à l’égard des choses et du monde qui se manifeste amplement, et de manière presque paroxystique, à travers les pages de Nouvelles du jour. Ce dernier bouquet de textes réunit des œuvres éparses rédigées entre 1921 et 1933. Moins homogène que les deux précédents, ce recueil témoigne toutefois du retrait du monde entrepris par l’écrivain durant cette période, marquée par son internement en 1929 et la fin totale de son activité littéraire en 1933. Encore une fois, c’est avec fascination qu’on se laisse happer par ces étranges petites observations, ces drôles d’histoires qui tiennent sur quelques pages à peine.

Cette brièveté dans la forme, cette recherche obsessive du menu, elle se manifestera même dans l’écriture, au sens propre, de Walser. En effet, après la mort de ce dernier, on trouvera des bouts de papier couverts de microscopiques caractères, densément griffonnés. Quelques années de décryptage ont révélé l’existence de ces «microgrammes», ces textes rédigés avec une écriture minuscule et que Walser a accumulés de façon considérable sa vie durant. On peut les lire rassemblés dans un recueil portant le joli titre de Le territoire du crayon.

Influences
C’est avec beaucoup d’enthousiasme que je vous invite à découvrir cet écrivain unique, des plus attachants, et qui aura, sûrement à son insu, suscité des vocations et beaucoup de respect. De son vivant, on connaît l’admiration manifeste que lui ont vouée des personnalités de la trempe de Robert Musil (L’homme sans qualités) et le philosophe Walter Benjamin. Sans oublier ce jeune Praguois, cet écrivain en devenir, Franz Kafka, qui considérait sa découverte de Walser comme une étape importante de son parcours.

Plus près de nous, à la volée et de divers horizons, soulignons les noms de J. M. Coetzee, d’Antonio Tabucchi et d’Enrique Vila-Matas, qui lui vouent tous un immense respect. Jusqu’au prix Nobel de 2004, l’Autrichienne Elfriede Jelinek, qui insère une citation de Walser dans chacun de ses romans.


Bibliographie :
Au bureau, Éditions Zoé, 120 p. | 29,95$ Nouvelles du jour, Éditions Zoé, 170 p. | 15,95$ Petite prose, Éditions Zoé, 206 p. | 29,95$ Le territoire du crayon, Éditions Zoé, 396 p. | 45,95$ Vie de poète, Points, 174 p. | 17,95$
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