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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 92
Les gouaches de Charlotte

Les gouaches de Charlotte

Par Shannon Desbiens, Les bouquinistes, publié le 07/12/2015

Année après année, des milliers de témoignages de survivants ou de victimes de l’Holocauste surgissent de toutes parts. Parfois, ce ne sont que des bribes, une note, une liste ou une mention dans un rapport. D’autres fois, c’est carrément des journaux, comme celui d’Anne Frank, ou encore des témoignages de survivants comme Primo Levi, Martin Gray ou Eva et Rudolph Roden, pour ne nommer que ceux-ci. De temps à autre, certains travestissent la réalité, comme Jorge Semprun, la livrent en poésie, comme René Char, ou en font une bande dessinée, comme Art Spiegelman. Il est rare que ces mots ou images provenant du passé nous laissent de marbre…  J’avoue avoir une réelle fascination pour ce type de documents. Malgré tout ce que j’ai pu lire, l’inimaginable reste… inimaginable. Lire un témoignage, c’est se remettre en contexte, c’est réaliser que cette personne a réellement existé et passé à travers des événements que nous ne voudrions jamais avoir à vivre.

Charlotte
Il y a un an, il y a eu ce livre qui est arrivé à la librairie. Charlotte. Un simple nom. Roman écrit par David Foenkinos, l’auteur qui nous a donné La délicatesse, Les souvenirs, etc. Ce roman au nom de femme, gagnant du prix Renaudot 2014 ainsi que du Goncourt des lycéens, avait un peu échappé à mon attention. Étonnamment, j’étais passé à côté du fait qu’il racontait l’histoire d’une victime d’Auschwitz. Je dois l’admettre, n’ayant jamais lu Foenkinos, malgré sa renommée, je m’étais intéressé à autre chose. Finalement, c’est le livre audio, en MP3, lu par Yves Heck, qui a eu toute mon attention. Au départ, l’auteur nous présente l’histoire de la famille de notre héroïne, sa tante et son suicide, et le fait que celle-ci laissera en héritage son prénom : Charlotte. La rencontre de ses parents, sa naissance, etc. Bien que certaines situations soient peu banales, comme la maladie mentale qui apparaît du côté maternel de Charlotte, ce qui saisit le plus, c’est que ça aurait pu être l’histoire de bien des gens de mon entourage. Autre chose peu banale dans la structure du livre : l’auteur interrompt à l’occasion la trame narrative pour parler de lui, de sa démarche pour en apprendre plus sur Charlotte, de sa visite de l’appartement que cette dernière a occupé avec sa famille, par exemple. Mais ce qui fait de Charlotte un être aussi exceptionnel, c’est le travail qu’elle a accompli dans les dernières années de sa courte vie : un millier de gouaches, dont elle en retiendra 781, qui raconteront l’histoire de sa vie.

Charlotte Salomon : Vie? ou théâtre?
Au fil de notre lecture du livre de Foenkinos, on réalise le penchant de Charlotte pour les beaux-arts. Elle aurait eu un avenir très prometteur, n’eût été la montée du nazisme en Allemagne. L’une de ses peintures sera même primée lors d’un concours à l’École des beaux-arts, même si c’est l’une de ses consœurs qui récoltera la récompense. Une juive en tête de file n’est déjà plus possible… C’est cet art qui lui permettra de s’accrocher à la vie, lors de son exil en France, juste avant de tomber aux mains des nazis. Foenkinos nous a présenté Charlotte avec ses mots, mais la maison d’édition Tripode a réussi à réunir l’ensemble des 781 gouaches, conservées par un médecin français après la guerre. L’œuvre d’une vie, l’œuvre qui raconte une vie. J’ai eu la chance de parcourir ce livre appelé Vie? ou théâtre? L’éditeur nous le présente comme l’un des tout premiers romans graphiques! Et, ma foi, il dit vrai! Chaque peinture représente une série d’événements vécus par l’héroïne. J’ai repassé toute la vie de Charlotte en images, après que Foenkinos me l’eut livrée en mots. Et quelle merveille! C’est vivant, le rythme est efficace, les personnages criants de vérité! Les sentiments sont palpables, l’artiste y note même les chants ou pièces musicales qui accompagneraient les images que nous parcourons si elle avait pu y ajouter du son. C’est une œuvre magistrale! Évidemment, c’est avec tristesse qu’on referme les dernières pages.

Charlotte Salomon sera gazée à son arrivée au camp d’Auschwitz.

Que serait-elle devenue si le chaos ne l’avait atteint?

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