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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 106
Le taureau par les cornes : Maupassant

Le taureau par les cornes : Maupassant

Par Philippe Fortin, Marie-Laura, publié le 09/04/2018

Des verres d’eau et de lait mystérieusement bus, des pages de livre qui se tournent toutes seules; une grosse femme qui pleure dans une diligence après avoir sauvé la vie de ses cruels compagnons d’infortune; une main énigmatique dotée d’une vie propre et qui commet un meurtre; une étrange et fascinante chevelure trouvée dans un meuble. Bref, qu’il s’agisse du Horla, de Boule de suif, de La main ou de La chevelure, nous avons tous peu ou prou déjà fréquenté Maupassant, le plus souvent sans y prêter une autre attention que très scolaire, au grand dam de nos professeurs, bien sûr, mais aussi, tragiquement, sans savoir ce sur quoi nous levions le nez.

Henry-René-Albert-Guy de Maupassant naît en 1850 dans une petite ville de Normandie. Marquée d’un côté par un père absent préférant la débauche parisienne à la placidité paysanne des côtes normandes et de l’autre par une mère polyglotte férue de littérature et nourrissant de grandes ambitions pour son fils, l’enfance de Maupassant est une enfilade de parties de pêche dont il sort relativement indemne.

À l’adolescence, celui que l’on surnommerait plus tard le « Taureau normand » prend du coffre et devient un beau spécimen de sportif, rameur fortiche et, déjà, séducteur chevronné. Passé maître dans l’art de ravir les demoiselles, l’homme au regard dur et à la grosse moustache est un libertin facétieux. À 20 ans, après quelques mois dans l’armée, Maupassant devient commis de bureau. S’ennuyant ferme, il se lie d’amitié avec un ami de sa mère, un certain Flaubert, qui pour les sept années suivantes lui servira de mentor littéraire. Ce compagnonnage, qui outre une éducation littéraire lui donne aussi l’occasion de fréquenter l’intelligentsia de l’époque, s’avérera formidablement profitable pour Maupassant. Bientôt collaborateur régulier de journaux réputés tels que Le Figaro ou le Gil Blas, il écrit aussi quelques pièces, dont une qui est jouée et remporte même un certain succès.

Mais le véritable baptême, qui prend l’allure d’un triomphe, advient avec la publication du recueil des Soirées de Médan, en avril 1880. Dès lors, sa carrière d’écrivain est lancée et ne connaîtra pratiquement aucun temps mort durant la décennie qui suivra. Le succès est tel que son deuxième roman, Bel-Ami, sorte de Gatsby avant l’heure, connaît trente-sept tirages en quatre mois.

L’angoisse de Poe, le pessimisme de Tourgueniev, la majesté de Flaubert, le cynisme de Zola : Maupassant déploie ces traits disparates au sein d’une œuvre dense, personnelle et cohérente quoique composite. Si la postérité a surtout fait de lui un auteur aux tendances réalistes assaisonnées d’un soupçon de naturalisme et d’une bonne dose de fantastique, il conviendrait également de souligner qu’il s’agit de l’un des pionniers d’un nouveau type d’oiseau littéraire, à savoir l’écrivain professionnel.

Pour la petite histoire, rappelons que la fin du XIXe siècle, dans le domaine littéraire, est un peu l’aboutissement d’une évolution partie des Lumières, où la littérature se prend en main et jette elle-même les enjeux à l’aune desquels elle juge et se donne à juger. Ce qui change moins, c’est l’ethos de l’écrivain, qui se doit de projeter l’image d’un aficionado torturé par les muses, que cela s’effectue dans le confort oisif d’une vie de rentier ou dans le désœuvrement d’une chambre de bonne frisquette. En 1880, être écrivain n’est pas une profession, c’est encore une vocation, presque un sacerdoce. Maupassant, qui entre en littérature par la grande porte sans porter les stigmates de la dévotion, fait un peu figure de parvenu, de nouveau riche, quand il est pourtant l’un des premiers self-made-man de l’histoire littéraire. Sa prolixité, sa régularité, sa polyvalence et son attitude générale, comme Simenon un demi-siècle plus tard, font hausser le sourcil et induisent un certain scepticisme quant à la valeur à accorder à une œuvre aussi peu pieusement produite.

N’empêche, avec six romans et plus de trois cents contes et nouvelles – sans parler de ses chroniques, articles et reportages –, Maupassant remporte la faveur populaire et, avec elle, une certaine idée de la littérature. On aurait tort de s’en priver.

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