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L’Été en ville

L’Été en ville

Par , publié le 30/05/2009

Sur le ghetto blaster, Miles égrène les notes d’une de ces ballades spleenétiques dont lui seul a le secret. Summer Nights : tout à fait de circonstances, pas vrai? Ce soir, j’ai réuni une poignée de copains autour d’une paella maison comme je n’en avais pas préparé depuis des lustres et au diable les régimes minceur de Montignac ! Le vin a coulé à flots, comme de raison. Comment d’ailleurs aurait-il pu en être autrement, alors que j’avais chargé mon ami André de jouer les sommeliers — pour une fois qu’il pouvait se libérer de ses accaparantes activités de supervision d’événements culturels !

Sur la terrasse qui chapeaute mon immeuble, nous sirotons nos digestifs dans ce silence qui n’en est pas un. Sous un ciel rosé par les lumières de la ville, la brise charrie des échos et des rumeurs nocturnes. La grande ville ne dort jamais ou si peu, c’est connu. Nous y avons néanmoins plus de chances d’y trouver le répit que les inspecteurs de l’ONU n’en ont de trouver en Irak quelque arme de destruction massive !

À peine l’été commence-t-il qu’on se prend à souhaiter qu’il ne finisse jamais, pauvres rêveurs ! Tour à tour, chacun de mes invités expose son programme pour la belle saison. Les projets sont divers, parfois contradictoires, même chez des gens aussi casaniers que mes convives.

— En tous cas, personnellement, j’ai pas l’intention de mettre un pied hors de Montréal, de nous prévenir Jean-Pierre, quasiment sur le ton de l’ultimatum.
— Sauf pour aller au Musée national des beaux-arts du Québec et au Musée de la civilisation, on le sait! d’enchaîner son amant, Luis, en faisant la moue. Monsieur a l’intention de passer tout l’été enfermé dans les musées.
— Comment, J.P. ? Tu ne prendras même pas part au défilé de la fierté gaie ? que je lui balance, rien que pour le narguer.
— Ouais, c’est important de prendre de l’air… autre que conditionné, s’entend ! lance Cynthia, dont le sarcasme s’adresse plutôt à moi.

Adepte du jogging dans les parcs et ruelles de la métropole, de Westmount à Hochelaga-Maisonneuve, Luis ne peut faire autrement qu’approuver.

— Moi, j’ai bien l’intention de redécouvrir Montréal à pied…
— Mieux : rêver d’autres villes, New York, Paris, Venise, Saint-Pétersbourg, surenchérit André en servant à tous et à toutes une nouvelle rasade de porto.
— Et Saint-Glinglin, tu oublies Saint-Glinglin!
— Si tu y tiens, Marvin !

Au loin, un chien aboie à la lune, comme pour signifier son accord.
Ça fait déjà quelques minutes que le CD est terminé. Je m’approche du lecteur, avec l’idée de mettre un autre disque.

— Pas encore du jazz, j’espère ? s’inquiète Jean-Pierre. Me semble qu’on en assez écouté de ta musique de croque-morts. T’aurais pas autre chose de plus… comment dire… de plus groovy ?
— Qu’est-ce que t’as envie d’entendre, J.P. : du Beau Dommage?
Cette boutade me vaut un regard venimeux de mon ami, mais c’est de bonne guerre.
— Ohé, Marvin : une perle des Antilles comme toi, jamais je croirai que t’as pas un peu de musique de chez nous dans tes platines, fait Luis.

De bonne grâce, j’ai remplacé Miles par une compile de musique cubaine. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles, Luc bondit sur pieds, roule des épaules et des hanches de manière lascive et tente d’obliger J.P. à danser la salsa avec lui. Devant le refus de son chum, il se tourne vers Cynthia qui ne se fait pas prier.
— Hey, tu peux monter le son, deejay ? de me demander Luis, rayonnant.
— Et risquer d’ameuter tous les flics du Mile-End ? Déjà que tes déhanchements pourraient te valoir d’être inculpé pour grossière indécence.

J’ajuste néanmoins le volume de la musique, la bamboula ayant ses raisons que la raison ignore. Malgré la salsa, hot à souhait, nous poursuivons notre échange en abordant inévitablement le sujet des livres reliés de près ou de loin à nos projets de vacances respectifs — déformation professionnelle oblige.

Promenades montréalaises, Hélène Laperrière, Fides
Œuvres de femmes québécoises 1860-1961, Lucie Desrochers, Publications du Québec
Gratia Dei : Les Chemins du Moyen Âge, Didier Méhu, Fides/Musée de la civilisation
Enfermés dehors, Julie Durocher, Alain Stanké
20 h 17 rue Darling, Bernard Emond, Lux
La Tête de Philippi, Philippe Jean Poirier, Stanké
La Chanson québécoise en question, Robert Léger, Québec Amérique
New-Yorkaises, Laura Jacobs, Rivages
Cuba musical, Eric Labo, Romain Pages
Venise, la ville et son architecture, Richard Gay, Phaidon
Saint-Pétersbourg, Robert Laffont, coll. Bouquins
Paris, Claude Ponti, École des loisirs

Comme de raison, André s’inquiète de voir achever la bouteille de Tawny, notre troisième de la soirée. Qu’à cela ne tienne : inspirés par la réserve inépuisable de Corona dans la glacière, la plupart de mes convives sont retournés à la bière. En versant dans sa coupe la dernière larme de porto, André donne néanmoins l’impression d’être sur le point d’éclater en sanglots…

— Allez, faut pas t’en faire, elle va revenir, celle que tu aimes, lui dis-je avec une petite tape sur l’épaule, en citant une réplique de son album d’Astérix préféré.

Il esquisse un sourire et sort de son sac une autre bouteille, du porto blanc cette fois.

— Allons, Marvin, tu me connais mieux que ça, je crois, me répond-il avec un clin d’œil.

Mon sourire est le reflet du sien. Je balaie du regard le ciel ennuagé où percent néanmoins quelques étoiles aux lueurs incertaines. À la campagne ou en ville, au bord de mer ou sur la route, qu’importe : l’été est bien là, à attendre qu’on y croque à pleines dents comme dans un fruit juteux.

Je propose un toast : aux voyages immobiles que nous proposent les livres, beau temps mauvais temps. N’en déplaise à Mallarmé, comment la chair pourrait-elle être triste alors qu’il est impossible d’avoir lu tous les livres… ?

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