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Irène Némirovsky, écrivaine de nulle part

Irène Némirovsky, écrivaine de nulle part

Par Robert Lévesque, publié le 20/06/2005
Elle était au bord de l’oubli, Irène Némirovsky, quand le jury Renaudot considéra Suite française, son roman publié soixante ans après sa mort à Auschwitz, comme le meilleur paru en France en 2004 ; roman magistral et inachevé… Maintenant reparaissent d’autres titres et, revanche de la déportée, si l’œuvre est inégale, la meilleure part la resitue parmi les grands romanciers de la première moitié du XXe siècle, entre Colette et Chardonne, Bove…
Parmi les grands romanciers… certes, mais encore ? Français, russes, juifs ? Avec Némirovsky (née à Kiev en 1903), la question de l’identité de l’écrivain est au cœur de l’œuvre, ambigument, et le biographe qui vient de se pencher sur son parcours jusqu’à sa disparition dans un camp nazi écrit : « L’intérêt de l’œuvre ne se situe pas dans l’invention d’un nouveau style littéraire mais dans le rapport entre l’acte d’écrire et l’effort pour trouver une identité d’écrivain ».

Alors que chez Sarraute, née en Russie un an avant Némirovsky et émigrée en France à l’âge de 8 ans où elle écrira une oeuvre en français, cette question de l’identité ne s’est pas posée (Sarraute, c’est la littérature française !), chez Némirovsky, dont le parcours est pourtant semblable, elle demeure ouverte : voilà une œuvre qui, sans innovation dans la forme, avec une plume inspirée, a parfois égalé ses modèles (Flaubert, Huysmans, Maupassant, le Dorian Gray de Wilde), mais dont l’inégalité relève d’une irrésolution identitaire.

Sarraute et Némirovsky, dans leur enfance, ont connu la France lors de fréquents séjours, les deux ont eu une éducation francophile et ont dévoré la littérature du pays de Montaigne, leurs familles aisées (d’intellectuels pour Sarraute, de financiers pour Némirovsky) ont fui la révolution bolchévique pour Paris ; deux familles juives dont la judéité passait au second plan.

Est-elle un écrivaine française, la romancière de Suite française ? Elle n’en a jamais eu la nationalité malgré sa demande pressante en 1938 alors qu’elle habitait le pays depuis dix-neuf ans et que, depuis la parution de son premier roman (David Golder, 1929), elle avait une notoriété dans le monde des lettres. Injuste et cruel refus pour celle qui, le biographe en retrace la preuve dans un carnet qu’elle tint dès l’âge de 15 ans, aimait « la France plus que la Russie » et qui vécut comme les Français, Parisienne « entre la Sorbonne et le dancing ».

Une écrivaine russe ? Elle n’a jamais écrit un mot dans la langue russe : seuls deux de ses dix-neuf romans sont d’inspiration russe. Apolitique, elle ne s’est pas intéressée au sort de la Russie et de l’Union soviétique, mais elle avait une admiration pour Tchekhov, dont elle a écrit une biographie, se reconnaissant au regard délicat de l’auteur de La Cerisaie.
Enfin, c’est le trait le plus important de sa personnalité (sinon de son identité), elle n’a pas voulu être, malgré ses origines sémites, ce que l’on appelle « un écrivain juif ». En France, elle resta étrangère à la communauté juive. Dans David Golder, où elle décrivait un financier juif retors sous l’emprise de l’argent, elle heurta le lectorat juif, qui vit là un livre à l’odeur antisémite. Némirovsky, « non antisémite parce que juive », répliquait-elle, livrait une figure, selon elle vraie, caricaturale aux yeux de plusieurs, d’un descendant du Shylock de Shakespeare.


« L’amie juive »

À Paris, ses proches étaient les écrivains de droite qui allaient se compromettre avec les Allemands, Jacques Chardonne, Paul Morand ; ces antisémites admiraient la plume élégante et le regard franc, critique et cruel, de cette jeune femme sur ses coreligionnaires. À 32 ans, en 1935, elle se convertit au catholicisme et n’hésita jamais à envoyer des textes aux journaux de la collaboration dans lesquels, jusqu’au moment de son arrestation par la Gestapo en 1942, elle écrivit abondamment.

Tchekhov avait lui aussi un éditeur antisémite, Souvarine, et Némirovsky ne se gêna pas pour afficher ses affinités avec la bourgeoisie littéraire de droite, avec Grasset qui publia David Golder. Elle sera d’ailleurs une habituée de Gringoire, et plus la situation devint grave, plus l’envahisseur allemand s’imposait, plus sa situation en devint absolument paradoxale (« inquiétante », écrit le biographe Jonathan Weiss) puisque, Juive mariée à un Juif, elle avait ses entrées dans la presse anti-juive…

Pour la droite française, dans les salons de la collaboration, Némirovsky était vue (ou tolérée ?) comme
« l’amie juive », ce qui dotait le collabo lettré d’un brin de bonne conscience… mais ces collaborateurs ne
levèrent pas le petit doigt, en 1942, lorsqu’elle fut arrêtée à Issy-l’Évêque où, plongée alors dans le regret, elle se terrait avec son mari et ses filles. Weiss nous apprend que la femme de Morand, chargée par le mari de Némirovsky de remettre aux autorités allemandes une lettre de détresse, ne le fit pas. Alors que le mari juif de Colette fut rapidement sorti de Drancy par l’intervention d’écrivains comme Cocteau…


Reste l’œuvre…

À la sortie de David Golder, où elle brossa un magistral portrait d’usurier à la fois bourreau et victime, des critiques évoquèrent Le Père Goriot. La barre était haute au départ. Avec Le Bal, en 1930, l’autre thème autobiographique de son œuvre, la détestation-rivalité entre fille et mère, allait être porté par un chef-d’œuvre. Ces deux romans ont été réédités en 1985 et 1986 chez Grasset dans la collection « Les Cahiers rouges ».

Dans la foulée du Renaudot 2004, Albin Michel (où elle a publié huit de ses romans) ressort Le Vin de solitude, largement autobiographique, sur le déracinement et la solitude d’un farouche caractère féminin ; Jézabel, portrait pathétique d’un personnage « trop femme pour être mère » ; Les Chiens et les Loups, l’histoire d’un amour sacrifié par une modeste femme qui préfère fuir à l’étranger pour ne pas compromettre l’avenir financier de celui qu’elle aime depuis l’enfance mais qui, Juif comme elle, appartient à un monde au-dessus d’elle...

Écrivaine de nulle part, Némirovsky… Emblématique de ceux qui, ayant adopté une culture, se retrouveront, dans un moment crucial, seuls, face à leur différence…


Bibliographie :
Irène Némirovsky, une biographie, Jonathan Weiss, Le Félin, coll. Les marches du temps, 221 p., 37,50 $ Suite française, Denoël, 343 p., 34,95 $ David Golder, Grasset, coll. Les cahiers rouges, 140 p., 13,95 $ Le Bal, Grasset, coll. Les cahiers rouges, 140 p., 11,95 $ Chez Albin Michel : Le Vin de solitude, 337 p., 32,95 $, Jézabel, 266 p., 30,95 $, Les Chiens et les Loups, 335 p., 32,95 $, Les Feux de l’automne, 345 p., 32,95 $, La Vie de Tchekhov, 202 p., 28,95 $
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