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Harry Crews: Le conte, la brute et le roman

Harry Crews: Le conte, la brute et le roman

Par Jean-Philip Guy, Du Soleil, publié le 02/04/2012
«Mon premier souvenir remonte à dix ans avant ma naissance, prend place dans un endroit où je n’ai jamais mis les pieds et concerne mon père, que je n’ai jamais connu.» C’est ce qu’écrit un conteur pour parler de sa vie. C’est ce qu’écrit Harry Crews. Ses histoires, ses personnages, ses atmosphères… tout pointe vers un auteur qui a d’abord ce don de raconter.
La force d’Harry Crews ne réside pas dans une prose exceptionnelle. Il met plutôt de l’avant des personnages qui rayonnent à travers des histoires souvent complètement folles. Né en 1935, à Bacon County dans l’état de la Géorgie, Harry Crews vient de ce Sud étatsunien qui n’a rien de romantique. D’ailleurs, dans son autobiographie Des mules et des hommes, il évoquera souvent l’extrême pauvreté dans laquelle il a grandi. Il semble garder de cette époque, un amour apparent pour tous ces marginaux qui forment forcément son entourage.

Crews arrive dans ma vie à 15 ans. À l’époque, je ne lis que du documentaire, sur la science et l’histoire ainsi que des bandes dessinées. Puis, en plein hiver chicoutimien, je reçois un étrange livre, cadeau de mon parrain montréalais. Pas d’image en couverture, rien qu’un cadre rouge sur un fond noir où il est écrit La malédiction du gitan. Difficile à décrire, Crews ne gagne pas à la joute des quatrièmes de couverture: il faut seulement y plonger. J’ai donc dévoré cette «malédiction» en me demandant, une fois repu, comment j’avais bien pu adorer cette étrange histoire. Pour moi, à partir de ce moment, Crews est devenu incontournable.

La première chose qu’on constate en lisant Crews, c’est qu’il est un écrivain charnel. Amateurs de culturisme, ses personnages sont fréquemment des sportifs, presque toujours paumés, bien évidemment, mais qui ont vécu par et pour leur corps. Celui-ci, si souvent maîtrisé dans son apparence et ses capacités, devient pour Crews le lieu charnière autour duquel se structurent plusieurs de ses histoires. Chez cet auteur, le corps est aussi le lieu d’un érotisme incontrôlé, habité d’appétits et de pulsions irrésistibles. Ses protagonistes hommes d’ailleurs se retrouvent invariablement épris de femmes-ouragans, véritables amazones qui poussent leurs partenaires presque toujours vers une folie empreinte de désir. Point d’arrivée logique à ces convoitises incontrôlées, la mort n’est jamais loin chez Crews et survient souvent dans des apothéoses dionysiaques renversantes. Ainsi, la mort est pour lui, souvent, culmination plutôt que déchéance. Les romans de Crews sont l’écho de cette énergie, purement corporelle, totalement physique, qu’il insuffle à ses personnages.

L’autre élément frappant de son oeuvre est la folie. Pour l’auteur, dans chacun de ses romans, la chaleur accablante, l’humidité, le soleil incessant du Sud étatsunien servent d’incubateur à la folie de ses personnages. On ressent physiquement le poids de l’air chaud et vicié par l’humidité marécageuse de ces contrées. Ces miasmes poussent les hommes et les femmes vers des extrêmes dont ils ne se remettent que rarement. Crews décrit le climat étouffant de ce Sud marécageux comme Nelligan et Mankell ont décrit la neige et le froid: en tant qu’éléments centraux dans ce qui fait la nature d’un peuple, ses réactions et ses envies.

Finalement, Crews pratique un humour sauvage et souvent violent, comme pouvait l’être celui de Vian dans sa période «Vernon Sullivan». Cet humour noir est présent en filigrane et sous-tend l’oeuvre en général. Comme le reste, Crews l’utilise afin d’insuffler toujours davantage d’élan à ses personnages.

Sur les vingt-trois ouvrages que Crews a publiés depuis 1968, seulement neuf ont été traduits en français. Il s’agit d’un auteur méconnu, mais qui offre, d’une façon simple et directe, des textes vifs et stimulants qui ne peuvent qu’intéresser les lecteurs lassés d’oeuvres trop tranquilles et cérébrales. À l’esprit, Crews oppose une chair féroce et vivante, qui porte de page en page la folie d’un monde. Il faut le lire, et non pas mourir, mais vivre, selon ce même souffle puissant.

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