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Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 75
Créateurs sous influence

Créateurs sous influence

Par Josée-Anne Paradis, Les libraires, publié le 25/01/2013

L’alcool : prison ou moyen d’exploration? Ils sont plusieurs à en avoir usé, parfois même un crayon à la main. Qu’auraient-ils été sans lui? Nul ne le sait. Peut-être seraient-ils devenus d’aussi grands auteurs, si ce n’est de plus grands, mais peut-être auraient-ils été plus discrets… Tour d’horizon de cinq écrivains au renom indéniable, qui ont tous, un jour ou l’autre, drôlement abusé de la bouteille.

1) Charles Bukowski (1920 – 1994)

Une rumeur veut que Bukowski ait commencé à boire dès l’âge de 13 ans. Père d’une œuvre considérable, en prose mais également en poésie, l’auteur du Journal d’un vieux dégueulasse est mort à 73 ans, avec plusieurs verres vidés derrière lui. De ce vieux « Buk » au succès incontestable en Amérique autant qu’en Europe, on se souviendra également de ses Contes de la folie ordinaire, adaptés au cinéma. « […] Des fourmis défilent sur mes bras ivres / à travers mon verre j’essaie d’attraper / des planches de surf, des lavabos, des tournesols / et la machine à écrire tombe de la table […] / et les fourmis entrent dans ma bouche / et dans ma gorge / je les fais passer avec du vin », écrit-il dans le poème « Fourmis défilant sur mes bras ivres ».


2) Edgar Allan Poe (1809 – 1849)

Bien que son nom soit aujourd’hui connu de tous, amateurs de livres ou non, Poe connut des débuts difficiles. Ce n’est qu’à la publication du Corbeau, maintenant classique de la littérature américaine, que le succès lui sourit un brin. Quant à sa consommation d’alcool, Robert Lévesque dans une chronique au libraire a écrit : « À 11 ans, il était déjà (nostalgie de son vrai père enfui?) un apprenti alcoolique, avalant les peach and honey comme si c’était des sirops alors qu’il s’agissait d’un alcool dévastateur, une sorte d’absinthe jaune. Il coupa sa vie à coups de canons, de lampées et d’autres pots bus en solitaire. Buveur. Soûlot. Expert soûlographe. Ce qui le tua à 40 ans, dans une taverne [du Maryland] »


3) Marguerite Duras (1914 — 1996)

C’est sa voix particulière, cette façon d’écrire – mais aussi de décrire – les choses qui feront de Marguerite Duras cette si grande dame de la littérature française. Dans La vie matérielle, elle se livre sans pudeur : « J’ai écrit dans l’alcool, j’avais une faculté à tenir l’ivresse en respect qui me venait sans doute de l’horreur de la soûlographie. Je ne buvais jamais pour être saoule. Je ne buvais jamais vite. Je buvais tout le temps et je n’étais jamais saoule. J’étais retirée du monde, inatteignable, mais pas saoule. […] L’alcoolisme atteint le scandale avec la femme qui boit : une femme alcoolique c’est rare, c’est grave. » Entre autobiographie et essai, ce recueil de textes paru en 1987 en dévoile beaucoup sur celle qui, trois ans plus tôt, remportait le Goncourt avec L’Amant.


4) Ernest Hemingway (1989 — 1961)

Reconnu pour son plaisir à siroter des mojitos, l’auteur du Vieil homme et la mer savait bien comment faire la fête. Nobel de littérature en 1954, cet adepte du « mot juste » avait une capacité notoire pour user de peu de mots, pour écrire de façon concise, en faisant pourtant vivre à son lecteur une panoplie d’émotions. Lors de ses années passées à écrire à Paris, il en profita pour déguster moult vins français, comme en témoigne cet extrait tiré de Paris est une fête : « En Europe nous considérions alors le vin comme un aliment normal et sain et aussi comme une grande source de bonheur, de bien-être et de plaisir. Boire du vin n’était pas un signe de snobisme ou de raffinement, ni une religion; c’était aussi naturel que de manger et, quant à moi, aussi nécessaire, et je n’aurais pu imaginer prendre un repas sans boire du vin, du cidre ou de la bière. »

 
5) Francis Scott Fitzgerald (1896
1940)

On le dit chef de file du courant de la Génération perdue. L’auteur de Tendre est la nuit et de Gatsby le magnifique ne trempait cependant pas sa plume que dans l’encre, mais également dans l’alcool. Hemingway – de qui il aura lancé la carrière – lui aurait un jour dit : « Bien sûr que tu es un ivrogne. Mais pas plus que Joyce, ou que la plupart des bons écrivains »! De plus, les rumeurs circulent, voulant qu’il ait un jour décidé de limiter sa consommation à un verre de bière par jour, trente fois par jour… « Tout d’abord, tu prends un verre, puis le verre prend un verre, puis le verre te prend » (traduction maison), soutenait F. Scott Fitzgerald.

 

Les auteurs, tous des alcoolos?
Il est dit, dans Alcohol and the Writer de Donald W. Goodwin, que 71% des auteurs américains les plus réputés du XXe siècle auraient une forte propension à abuser de l’alcool. Chiffre faramineux s’il en est, puisque pas plus d’un maigre 8% de la population générale partagerait également ces habitudes.

Avant d’affirmer que l’alcool a réellement un effet sur la créativité littéraire, ce qui expliquerait que plusieurs écrivains l’utilisent, plusieurs spécialistes nuancent le résultat des études effectuées sur le sujet. Certains soutiennent que les auteurs auraient tendance à souffrir de différents troubles psychiatriques, alors que d’autres font valoir leur besoin de solitude ou encore mentionnent leur forte sensibilité artistique; soit trois éléments qui peuvent fortement stimuler l’amour de la bouteille. Quelles conclusions fiables en tirer pour le moment? Aucune, sauf peut-être ce qu’on veut bien interpréter de leurs œuvres!

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