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Les libraires - Numéro 103
Annie Dillard : L’œil ouvert

Annie Dillard : L’œil ouvert

Par Isabelle Beaulieu, publié le 23/10/2017

Les éditions Christian Bourgois ont récemment réédité en format poche cinq titres de l’auteure américaine Annie Dillard. Un acte nécessaire, vous dira tout lecteur qui a eu l’occasion de jeter un œil sur n’importe laquelle de ses œuvres.

Annie Dillard emprunte autant au roman qu’à la poésie et à l’essai. Ce qui caractérise son corpus, c’est justement cet hybride qui amalgame chronique, fiction et mémoires, lui évitant toute catégorisation, pour se déployer dans une écriture personnelle qui ne s’imagine pas autrement que dans une totale liberté.

Chez Dillard, c’est dans l’interstice que tout se passe, en marge du gigantesque son et lumière qui divertit le monde moderne. À la périphérie du strass, aux confins de la nature et du silence, s’éprouve une vie précieuse à laquelle Annie Dillard nous convie.

Née en 1945 dans une Amérique d’après-guerre qui avait toutes les raisons d’espérer un monde meilleur, Annie Dillard nous raconte des bribes de sa jeunesse dans Une enfance américaine, là où germe déjà la psyché d’une écrivaine. Fillette à la curiosité sans ambages, elle reçoit en même temps qu’elle façonne de son regard intense toute chose qui s’offre à elle. « Je pouvais à peine poser un pied devant l’autre sur ce sentier à vaches qui traversait les prés, tellement j’avais la nostalgie de cette scène, de ce jour à peine entamé, de Judy et moi à l’âge de douze ans. » Ainsi, avant même que le moment vécu prenne fin, elle en conçoit déjà la plénitude. Chacune des minutes est unique et renvoie à la fois à tout ce qui la précède et la suit, chaque instant appartenant à une suite qui forme sens.

Dans Pèlerinage à Tinker Creek, cet essai vagabond qui vaudra à son auteure le prix Pulitzer à l’âge de 30 ans, Dillard nous rappelle le lien insécable qui nous lie à la nature. Ce livre s’inscrit dans le genre du nature writing, directement influencé par Henry David Thoreau, sur lequel par ailleurs Annie Dillard a consacré sa thèse. C’est à la suite d’une grave pneumonie dont elle parviendra à se sortir indemne que Dillard s’exile dans les montagnes de Tinker Creek, s’absorbant dans la contemplation du paysage pour y débusquer, dans la simple expérience de la présence à ce qui l’entoure, des vérités fécondes. « Au crépuscule, tous les soirs, un interminable vol d’étourneaux surgit du ciel, au nord, et se dirige en serpentant vers le couchant. C’est là l’événement majeur de la journée d’hiver. » C’est dans l’observation du plus infime détail que naît sa fascination pour tout ce qui vit, prélevant chaque indice, feuille qui volette, chenille qui rampe sur la tige, rivière qui s’éprend de l’éclat de la lumière, pour se saisir du monde. Non pas saisir dans le sens de prendre ou de s’approprier mais dans celui d’être attentif, l’œil ouvert, l’esprit aux aguets. C’est ce qui fait dire à l’auteure dans Apprendre à parler à une pierre, livre de réflexions diverses, « je vais moins à l’étang de Hollins pour apprendre à vivre que pour l’oublier ». Même si elle prend plaisir à y penser et à le mettre en mots, pour Dillard, vivre est avant tout un état, une sensation.

Aux confins des territoires
Les romans de Dillard sont empreints des mêmes thèmes que l’on trouve dans ses récits d’observation. Ni la nature ni la liberté d’esprit ne sont jamais très loin. Autre caractéristique fondamentale chez Dillard, l’humour présent un peu partout au fil des pages. Cette touche pince-sans-rire renforce cette qualité d’humilité qui parcourt la narration de bout en bout. Quand on se place en témoin attentif du monde, on ne peut que s’habiller de modestie. C’est ce qui donne de la grandeur à l’écriture de Dillard, ce constant souci de ne pas se placer au-dessus du spectre. Ainsi, dans le roman L’amour des Maytree, les personnages sont irrésistiblement faillibles et imparfaits. Les époux Lou et Toby Maytree, habitants iconoclastes de la pointe de Cap Cod, sont mis à l’épreuve malgré une union qui semblait inaliénable. « Nous ne sommes rien d’autre que des méduses un peu plus complexes », dira un des personnages. Mystificatrices, prédatrices et diverses, elles dansent en battement de cœur pour la survie de l’espèce.

Tout chez Dillard ramène au centre insondable des origines. Dieu est souvent convoqué, sans qu’il soit figé dans une croyance. Dans Les vivants, on suit la fresque des pionniers du XIXe siècle du comté de Whatcom à Washington. La quête de nouveaux territoires n’est pas absente de foi. Chercher un lieu où se poser pour inscrire sa lignée dans une pérennité suppose un profond assentiment aux liens visibles et invisibles de l’univers. « C’était l’abrupt rebord du monde, où les arbres poussaient jusqu’aux pierres. » Imaginer son territoire, c’est créer son lien d’appartenance, c’est consentir à la vie.

Refermer le livre
L’auteure américaine Annie Dillard a treize livres à son actif, dont huit offerts en français. Faire le voyage de son œuvre c’est rassasier notre besoin de réflexion, c’est aspirer à palper ce cosmos insaisissable jusque dans ses plus énigmatiques retranchements. Dans son essai En vivant, en écrivant, Dillard pose la question en même temps qu’elle y répond : « Pourquoi lisons-nous sinon dans l’espoir d’une beauté mise à nu, d’une vie plus dense et d’un coup de sonde dans son mystère le plus profond? » C’est aussi pour ça que nous lisons Annie Dillard. Et quand nous refermons le livre, nous remarquons que quelque chose s’est ouvert en nous.


Photo : ©  Phyllis Rose

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