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Albertine disparue

Albertine disparue

Par Catherine Lalonde, publié le 09/07/2007
Il y a 40 ans, le 10 juillet 1967, Albertine Sarrazin s’éteignait. Une vie comme un roman et un fracassant début dans la vie littéraire trouvaient comme mauvais final une mort à l’arrachée sur une table d’opération. À 29 ans, Sarrazin passait «de l’autre côté du Chronomètre». Elle a laissé derrière elle ses gosses, comme elle les appelait, ses romans L’Astragale, La Cavale et La Traversière.
Celle qui rêve depuis toujours d’être «ôteur» n’y aura goûté qu’un tout petit deux ans. Découverte par les Éditions Jean-Jacques Pauvert, c’est avec la publication simultanée de L’Astragale et de La Cavale, en octobre 1965, que ce petit bout de femme entre en littérature. Succès immédiat. À Paris, quelques jours suffisent pour épuiser les deux titres. Sarrazin a su créer «ce mélange de calligraphie et de gribouillis, d’argot et de Marie-Chantal, d’ordure et de poème» qu’elle espérait. En édition de poche seulement, on compte 760 000 exemplaires vendus de L’Astragale, 520 000 de La Cavale et 290 000 de La Traversière.

Sa vie est dans ses romans: ses prisons, mauvais coups, amitiés et amours. Une auto-fiction à peine romancée, «à la première personne et dans la vérité, puisque je ne suis bonne qu’à me raconte», relevée par la gouaille de sa plume et par un vécu peu commun.

Enfant de personne
Albertine, abandonnée à la naissance, est élevée à la dure par des parents adoptifs déjà âgés. Elle déteste son père, Le Colonel, un médecin d’armée alcoolique. Celle qu’elle appelle Mother, plutôt bégueule, lui donne à peine plus d’attention. Albertine gardera toujours la nostalgie de sa famille biologique. Elle ne saura jamais que son père adoptif, qu’elle déteste, est son vrai père. Sa vraie mère? Probablement la bonne, renvoyée alors que la grossesse devient visible. C’est l’enfant de l’adultère que Mother doit élever. Une enfant brillante et vive, mais turbulente, indépendante d’esprit. Pour la casser, Le Colonel prend les pires moyens. Grâce à ses contacts, il obtient d’un juge la «correction paternelle»: le droit d’un père de mettre son enfant en prison. Pour son bien, croit-il. À 15 ans, escortée par les gendarmes, Albertine entre au Bon Pasteur. Sans raison. Sa première prison.

«Ma seule grande erreur fut de m’évader. Une fois là, pas de remède, c’est la chute libre...» À 16 ans, elle est de sortie pour ses examens scolaires. L’occasion est là: elle fugue. Enfin, voir Paris! Éblouie, elle y apprend la débrouille, et à se servir des hommes. Petits vols de pommes et croissants pour manger, un peu de prostitution pour l’argent. Son allure espagnole et ses yeux de biche plaisent. Après six mois de ce régime, elle veut plus, plus vite. Avec une amie, elle tente un hold-up. Les deux jeunes filles, armées d’un revolver volé au Colonel, braquent le magasin Les Robes de Claude. Dans l’énervement, un coup part et la caissière est blessée. France-Soir fera ses délices des «Filles-gansters de l’avenue Mac-Mahon». Et le bal des captures, évasions, libérations, vols, prostitution commence pour Albertine avec une condamnation à sept ans de prison. Chez les petites délinquantes, Albertine s’encanaille, s’endurcit.

«Le vol c’est comme l’amour, c’est des gestes et parfois l’éblouissement au bout, ça se fait en silence, la nuit, au chaud des maisons ou sous la bienveillance des étoiles, c’est Noël et le Père Noël n’a jamais écrit ses mémoires. Le vol c’est aussi la tête coupée ou trouée, la vie tout à coup vidée comme des étriers, ou lentement comme du sang, si l’on rate la montée en l’air [...]»
La Traversière

Elle aime des femmes, déteste la geôle. Une autre évasion, celle racontée dans L’Astragale, lui fait rencontrer l’amour. Julien, de 13 ans son aîné et tout juste sorti de taule, ramassera au bord de la route une Albertine toute brisée d’avoir sauté le rempart de dix mètres de la maison d’arrêt. Elle y perdra un os du talon qui la laissera boiteuse. Elle y gagnera un homme.

Une vie comme un roman
De cavales en captures, Julien et Albertine rêvent plus souvent du Nous qu’ils n’y vivent. Les lettres échangées les lient au-delà des grilles. Parfois bafouilles interminables, parfois biftons de prison écrits sur du papier de chewing-gum et sortis en douce. Ils développent un sabir codé, tant pour économiser l’espace papier que pour déjouer la censure des gardes.

La prison, ironiquement, laisse à Albertine tout le temps pour écrire. La Cavale et L’Astragale y naîtront, d’un seul jet, sans ratures. Plus tard, quand le succès commandera un troisième livre, Albertine fera mettre des barreaux à la porte de la pièce de la maison où elle travaille à La Traversière.

L’amour, la carcasse, la mort
Les années de captivité sont des années de froid, de privations. Plus quelques accidents lors des coups de fou. L’empreinte est dure: «J’ai été gâtée dans l’ensemble: arcade sourcilière et poignet, fracture du crâne, résection du cubitus et vissage du carpe au vitalium, l’astragale qui, s’il marche bien en vitrine ne veut plus rien savoir pour marcher dans la rue et va me valoir une greffe [...] En attendant, je porte une espèce de botte orthopédique du genou à l’orteil.» Albertine garde souvent le lit, s’aspirine à mort. Le pire des maux: elle est stérile. Ses seuls gosses, à jamais, seront ses livres. Alors qu’elle voudrait tant racheter son enfance d’adoptée. Effacer en aimant un enfant ce père ira jusqu’à révoquer l’adoption. Effacer sa mère qui refusera de lui adresser la parole après une énième condamnation et lui collera un avocat aux semelles lorsqu’elle craindra que l’histoire sordide familiale ne soit tartinée en roman. Mais on s’habitue à tout: «J’ai l’idée un peu morbide que j’ai besoin de malheur pour ne pas être malheureuse... et puis il vient un petit soleil, un panier de framboises, et tout est clair, et ainsi passe la saison.» Et avec la sortie des livres, les peines purgées et les carnets de trique rangés, les saisons, en effet, passent mieux.

Pour la première fois, Julien et elle résistent à l’appel des rapines et de l’adrénaline. À rester ensemble, pas chacun dans son cachot. Elle a 28 ans. Ce sont maintenant les séances de signature et les entrevues qui l’occupent. Le plaisir d’écrire demeure assez fort pour compenser «tous les admirateurs, gribouilleurs et tapeurs qui passent ma porte. Que c’est fastidieux la gloigloire!». Le bonheur semble possible. Mais le corps, trop marqué, ne suit pas. En 1967, Albertine reçoit la greffe pour son talon. Elle ne se remet pas. Elle retourne sur le billard pour se faire enlever l’appendice, on lui trouve sur la table des bacilles de Koch et on lui enlève une trompe de Fallope. Elle sent ses morceaux tomber, et prévient Julien: «flirter avec la mort étant quand même de plus en plus risqué pour moi, je veux te dire que ça ne pourra jamais être qu’un flirt, une passade plus ou moins longue et sommeillante et que je t’attends, comme tu m’attends, de l’autre côté du Chronomètre.» Fièvres et douleurs ne la quittent plus. Re-bistouri, pour la troisième fois en six mois: néphrectomie, hop! un rein en moins. Et cette fois, par connerie médicale, incompétence dévoilée plus tard devant la justice, elle y restera.

Julien reste amoureux de sa Sarrazinne. Il se consacre à la promotion et l’édition de son œuvre. Une fondation est instaurée. De sueur et de volonté, Julien arrive à maintenir, pour un temps, la mémoire vive d’un auteur disparu trop tôt. Albertine Sarrazin repose dans un tombeau de galets construits par son mari, au cimetière des Matelles. Elle laisse derrière elle, outre ses romans L’Astragale, La Cavale et La Traversière une importante correspondance et des journaux de prisons.



Toutes les citations sont extraites de Lettres de la vie littéraire (1965-1967), d’Albertine Sarrazin.


Liens:
Site crée par Jacques Layani, biographie d’Albertine Sarrazin: astragaleetcavale.free.fr

La page sur Albertine Sarrazin sur Wikipédia: wikipedia.org/wiki/Albertine_Sarrazin





Bibliographie :
L’Astragale, Albertine Sarrazin, Pauvert, 225 p., 32,95$
La Cavale, Albertine Sarrazin, Pauvert
La Traversière, Albertine Sarrazin, Pauvert
Lettres de la vie littéraire (1965-1967), Albertine Sarrazin, Pauvert, 36,95$
Albertine Sarrazin une vie, Jacques Layani, Écriture, 34,95$
Romans, lettres et poèmes, Albertine Sarrazin, préface d’Hervé Bazin, Jean-Jacques Pauvert, 1967

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