Articles

Essai québécois

exclusif au web
L’héritage des vétérans

L’héritage des vétérans

Par Shannon Desbiens, Les bouquinistes, publié le 19/04/2012
Un jour, un de mes enfants viendra peut-être me voir, disant «Papa, je veux entrer dans l’armée». En tant que parent, il s’agit probablement d’un des derniers endroits où je souhaite voir évoluer mes jeunes. Mais la lecture des journaux et récits de guerre de plusieurs anciens combattants me permettra toutefois d’en parler avec eux, de cerner leur motivation.
Depuis la lecture de mon premier journal de guerre, je me fais un devoir d’arborer mon coquelicot pour le jour du Souvenir. Mais chaque fois, je me dis que c’est bien peu et bien vite oublié. On voit tous ces vieillards pleurnichant au son de la cornemuse avec un brin d’intérêt, mais rares sont ceux qui ont ne serait-ce qu’une mince idée de ce que les vétérans ont vécu.

La Première Guerre mondiale et la naissance du «Vandoo»
C’est un Français de Cambrai qui m’a prêté le journal de guerre de Thomas-Louis Tremblay en me précisant que cet homme avait délivré sa ville de l’occupation allemande lors de la Première Guerre. Il n’en fallut pas plus pour me convaincre de m’y plonger. La lecture d’un journal de guerre n’est pas aisée: il ne se passe souvent rien, on s’embourbe dans la routine. Cependant, les moments forts procurent alors une émotion encore plus forte. J’ai donc été totalement chamboulé; empli d’admiration pour Thomas-Louis Tremblay, né à Chicoutimi et commandant du premier bataillon canadien-français: le vingt-deuxième. Il a tout fait pour que ses soldats se démarquent du lot et acquièrent une réputation. Et il a réussi. Mais à un fort prix, celui de plusieurs vies humaines. Les Canadiens français étaient souvent les premiers désignés au front. Le vingt-deuxième bataillon, avec ses victoires sur Courcelette et Vimy, a fait parler de lui dans tous les pays alliés. Les «Vandoos», comme les appelleront les Anglais, deviennent ainsi légende: les Français seront déroutés par ces «Anglais» qui parlent français. Là-bas, ils ne seront jamais oubliés. Mais ici…

Il n’était pas bien vu par les pairs francocanadiens de partir se battre pour l’Angleterre et pour la reine. Ce ne l’est toujours pas aujourd’hui d’ailleurs. Cependant, l’armée offrait un salaire, un toit et de la nourriture, en plus de la promesse de voyages et d’aventures. Ceux qui s’en allaient vers les vieux pays étaient convaincus que le conflit prendrait fin avant Noël et qu’ils reverraient leur famille rapidement. Au sein de l’armée, ces frenchies devaient faire leur place et s’affirmer. Mais jamais sans heurts. Après le conflit, ils sont revenus au pays, et la quasi-majorité s’est tue. Il existe quelques journaux et documents qui témoignent de leurs expériences, mais bien peu par rapport aux Canadiens anglais et aux Américains.

Pour en savoir plus, je vous conseille un autre journal, celui de Georges-Ulric Francoeur, récemment publié chez Athéna. Et, pour un regard global sur cette période ou pour ceux qui n’aiment pas lire de journaux, Écrire sa guerre est un livre magnifique.

Une Seconde Guerre sanglante
Encore une fois, le monde éclatait en morceaux. L’Allemagne nazie menaçait d’occuper toute l’Europe, y compris l’Angleterre. Ses dominions devaient donc lui venir en aide pour anéantir cette menace. Afin de courtiser les futurs combattants, l’armée offrait une opportunité d’emploi et d’apprentissage de métiers.

Certains, comme Charly Forbes ou J.S. Benoît Cadieux, étaient des soldats dans l’âme et désiraient faire leur part dans ce conflit en accomplissant des faits d’armes héroïques.

D’autres, comme Gilbert Boulanger, y voyaient plutôt l’opportunité de réaliser un vieux rêve. Ce dernier voulait voler. Il a menti sur son âge lors de son inscription afin d’être accepté au sein de l’armée canadienne. Il aurait voulu devenir pilote. Le cours étant très long et ne sachant pas combien de temps le conflit allait durer, il s’est contenté d’être mitrailleur dans les tourelles de bombardiers. Son histoire, qu’on retrouve dans L’alouette affolée se lit comme un roman. Cependant, l’issue ne fut pas aussi heureuse pour tous. C’est le cas notamment de Jacques Nadeau, qui a eu la malchance d’être fait prisonnier par les Allemands et de participer à l’un des échecs les plus sanglants de cette guerre: le débarquement de Dieppe.

Regroupant une dizaine de témoignages, Ils ont écrit la guerre est très bien documenté et segmenté. Cet ouvrage donne une vue d’ensemble de la présence des Canadiens français pendant la Seconde Guerre mondiale.

Quand les cons sont braves
Jusqu’à tout récemment, un vétéran était pour moi celui qui avait participé à l’une ou l’autre des guerres mondiales. Malgré toute mon admiration pour ces soldats volontaires et leurs histoires, je regardais les soldats canadiens en Afghanistan avec dédain et incompréhension. J’ai réalisé que je faisais comme tout le monde. Le conflit ne me concernait pas et c’était une décision fédérale absurde. Pourtant, avec son livre, Martin Petit m’a fait découvrir un soldat qui a participé à des événements qui ont eu lieu de mon vivant, à des conflits qui ne me faisaient ni chaud ni froid. Il voulait se dépasser et vivre l’aventure, comme tous les fantassins et il a été servi (Kosovo, Bosnie, Croatie, Somalie, etc). J’ai été happé par son récit. Chaque situation historique est expliquée simplement et clairement. Il nous présente l’armée comme une machine avec des rouages pas toujours bien huilés, dont les premières victimes sont les soldats qui en font partie. Il fait voir comment deux ou trois éléments peuvent démolir la réputation d’un groupe.

Je ne serai jamais candidat pour un poste au sein de l’armée. Mais une chose est sûre, après tout ce que j’ai lu sur nos soldats, j’ai acquis un respect immense pour eux. Je crois qu’il serait temps de leur accorder une juste place dans notre estime et de leur laisser le droit d’être ce qu’ils sont.


Bibliographie :
Écrire sa guerre, Michel Litalien Athéna 308 p. | 34,95$ Journal de guerre (1915-1918), Thomas-Louis Tremblay Athéna 332 p. | 29,95$ Mon journal – France- Belgique (1915-1916), Georges-Ulric Francoeur Athéna 306 p. | 19,95$ L’alouette affolée, Gilbert Boulanger Lux 268 p. | 24,95$ Journal de guerre, J.S. Benoît Cadieux VLB 242 p. | 24,95$ Charly Forbes, le dernier des fantassins, Jean-Louis Morgan Michel Brûlé 296 p. | 21,95$ Dieppe, ma prison – Récit de guerre, de Jacques Nadeau Martin Chaput Athéna 142 p. | 24,95$ Ils ont écrit la guerre, Sébastien Vincent VLB 312 p. | 32,95$ Quand les cons sont braves, Martin Petit VLB 268 p. | 9,95$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Articles
  3. Essai québécois
  4. L’héritage des vétérans