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L’âme au vent

L’âme au vent

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 01/06/2006
Qu’est-ce que le bonheur? Rapidement, un défilé de formules nous viennent en tête, du souverain bien à l’ idée neuve. Selon qu’on habite en Europe, en Indonésie ou dans quelque Utopia, on ne s’en fait pas la même idée. Les plus sages, croit-on, opposent à la question leur silence. À moins qu’il ne s’agisse des imbéciles, ces «heureux».
Le bonheur est-il une multiplication de satisfactions ou l’oubli des états transitoires entre chacune d’entre elles? S’il tient à une satisfaction, à un soulagement de tension, c’est qu’il y a un désir à l’origine. Rarement parvient-on au bout de sa volonté sans le concours des autres ou du sort. Mais la fortune est fragile. Elle est changeante et volatile. Tout comme la volonté, qu’elle favorise ou empêche. Seuls les fous, dit-on, ne changent pas d’idée.

Vaut-il mieux alors ne rien espérer du monde, ne rien désirer? J’ouvre Le Bonheur, petit bijou paru au 42e Parallèle qui rassemble les traductions de Marc Vaillancourt de deux brefs traités, l’un de Sénèque, l’autre de saint Augustin. J’en reste au premier. Dans De Vita Beata, Sénèque, il y a près de deux mille ans, opposait aux ascètes comme aux hédonistes, la voie de l’équilibre. Il croyait qu’il fallait être conscient du pire tout en profitant du mieux: «le sage fera plus volontiers un voyage en voiture qu’à pied, il préférera la richesse à la pauvreté. Il a donc, le sage, idéalement une fortune, légère, qu’il sait qu’un coup de dés peut emporter». Plus près de nous, Henri Laborit, découvreur de la chloropromazine, lointain ancêtre du Prozac et autres neuroleptiques, écrivait dans L’éloge de la fuite: «On ne peut être heureux si l’on ne désire rien. Le bonheur est ignoré de celui qui désire sans assouvir son désir, sans connaître le plaisir qu’il y a à l’assouvissement, ni le bien-être ressenti lorsqu’il est assouvi.» Ces messieurs ont le temps de tourner leur réponse; il n’esquivent pas moins la question.



À la poursuite du bonheur de Mark Kingwell

Au début d’À la poursuite du bonheur: de Platon au Prozac, un jeune chargé de cours n’a même pas ce luxe. En plein «laïus d’embauche», exposant à un auditoire le principe d’utilité ou «l’idée qu’une action ou une norme ne sont justifiées que dans la mesure où elles procurent plus de bonheur» que les autres, il a la malchance («heur» signifie «chance») d’ouvrir la Boîte de Pandore. On lui demande de définir le bonheur. Il bafouille, hésite, puis contourne à la manière d’un Sénèque ou d’un Laborit pour poursuivre son exposé. Déjà insatisfait de sa prestation, il surprend le rire de deux étudiantes. La machine à multiplier les doutes est en marche: Mark Kingwell (ou son double narratif) s’écrase à la question suivante, qui portait sur un aspect qu’il maîtrisait parfaitement.

À partir de cette représentation, qui permet de rendre compte du rôle de la conscience dans l’affaire, le texte expose d’abord les grandes conceptions du bonheur, pour mettre ensuite à jour huit idées reçues le concernant. Le bonheur est-il un droit naturel? sa jouissance n’est-elle pas immorale? ne le trouve-t-on jamais qu’ailleurs, au Paradis ou à la retraite? S’ensuit alors une enquête, riche en analyse et en autodérision. Peut-on brider sa conscience au point de croire que le «bonheur est un choix»? Jouant la chose à fond, Kingwell s’inscrit pour une somme faramineuse et pharaonique à un séminaire de motivation animé par Barry Neil Kaufman, célèbre auteur de psycho pop. Mi-figue mi-raisin, il s’essaie ensuite au Prozac. Le résultat n’est pas plus convaincant.

Les pages les plus intéressantes portent sur l’art moderne de créer des besoins, unique par son envergure et son raffinement dans l’histoire humaine: «Consommation maximale, satisfaction maximale: l’équivalent socio-économique de la malbouffe. La seule façon d’échapper à cette impasse, en faisant l’économie d’un bouleversement radical de l’économie—ce qui, pour le meilleur et pour le pire, reste peu probable — est facile à énoncer, mais difficile à réaliser: commencer à se garder de se réflexe mental inutile de la comparaison, qui incite à regarder sa propre situation d’un œil méprisant.»

Alors que le niveau de vie du citoyen nord-américain moyen s’est considérablement accru au cours des cinquante dernières années, les sondages le trouvent moins «heureux». Kingwell retrouve avec ce paradoxe l’expression d’envie, définition tocquevillienne de l’égalité. La démocratie met un terme aux privilèges liés à la naissance. Puisque ma nature ne diffère en rien de celle du voisin, pourquoi a-t-il une plus belle voiture que la mienne? Je fais le même travail que ma collègue: que fait-elle en Corse tandis que je bronze idiot à Saint-Henri-de-Taillon?

Kingwell avoue que c’est en prenant ses distances avec la rivalité et les chimères de son propre milieu professionnel qu’il est devenu un meilleur «amant de la sagesse.» C’est ainsi qu’on parvient au terme de ce livre de philosophie populaire, au sens le plus élevé du terme. Professeur à l’Université de Toronto, l’auteur ne recourt à la sagesse des livres, à la tradition, qu’en appui à sa quête, jamais pour assommer son lecteur. On ne s’ouvre à l’aequanimitias («égalité d’âme») qu’en paraphrasant la prière de la sérénité des Alcooliques Anonymes, acceptant «ce qui ne peut être changé».

Quand le vent girouette, change de cap, disait le grand-père de ma blonde.

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