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Serge Bilé: vers une autre histoire

Serge Bilé: vers une autre histoire

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 22/02/2006
Février a été désigné Mois de l’histoire des Noirs pour nous rappeler la souffrance de millions de personnes arrachées aux leurs et condamnées à un sort d’une cruauté inimaginable. Après l’abolition officielle de l’esclavage par l’ensemble des pays, la couleur de la peau joue pourtant toujours un grand rôle dans la fortune de l’inégalité entre les sociétés humaines. Les grands systèmes de ségrégation, tout comme les manifestations quotidiennes d’injustice, forment du point de vue des Noirs, autant d’histoires à raconter.

Photo: http://www.serge-bile.com

Serge Bilé, 44 ans, est depuis 1998 le présentateur vedette du journal télévisé de RFO-Martinique. Un jour, le journaliste entend le chanteur John William raconter qu’il a été déporté. La puce à l’oreille, il apprend que les Noirs, également visés par les lois de Nuremberg, échoueront, comme les Juifs, dans les camps de la mort. Il entame alors une enquête qui se terminera par son premier documentaire, Noirs dans les camps nazis.


Noirs dans les camps nazis: une vérité occultée
Ce fait, connu des historiens, était peu diffusé auprès du grand public. Il faudra attendre, pour cela, le soixantième anniversaire de la libération des camps et la parution d’un livre par Serge Bilé. Témoignages des survivants, campagnes de stérilisation, mépris de la France à l’endroit des tirailleurs sénégalais, toutes ses taches au dossier des sociétés dites civilisées sont habilement intégrées dans Noirs dans les camps nazis, qui brille à compiler les sources avec fluidité.

Les premières pages relatent la description du premier génocide reconnu du XXe siècle. Progressivement installées en Namibie à partir de 1870, les autorités coloniales de l’Empire Allemand ont maille à partir avec les Herero, qui refusent de perdre leur terre. Impuissants à rallier les autres peuples de Namibie, leurs guerriers attaquent seuls une garnison. Résultat: d’octobre 1904 à janvier 1905, ils feront l’objet d’une répression dont le caractère systématique préfigure déjà la Shoah et le coup fatal porté à l’idée de progrès. Des 70 000 Herero, seuls 15 000 survivent. On les enferme dans les Konzentrationslager, sous les bons soins du docteur Eugen Fisher, mentor de Josef Mengele. Auschwitz, qui servira de laboratoire à ce bourreau, n’est pas loin.

Certes, on ne s’attend pas à un traitement de faveur de la part d’Hitler. Mais que penser de cette méfiance des Blancs à l’endroit des Noirs à l’intérieur d’un même camp? Par quoi justifier ce scandale du massacre des tirailleurs à Dakar, en décembre 1944? Les Français ouvrent le feu sur leur propres soldats, qui ont osé se plaindre d’une solde inférieure à leurs camarades blancs. La débâcle, le vin, les femmes blanches, formation supérieure et promotions trop rapides, tout cela a fait des Noirs gâtés pourris, comme l’expliquera dans son rapport le général de Périer.


La légende du sexe surdimensionné des Noirs: un mensonge convenu
Les Québécois l’appellent parfois «bras de vitesse», les Ivoiriens, «bazooka». Plus gentils en apparence, les Antillais optent plutôt pour «kako dou», comparant leur propre sexe à une «douce barre de chocolat». Sublimé ou dénigré, le sexe des mâles est un point sensible, qui en dit beaucoup sur l’image qu’on a de soi-même. À une vérité méconnue, Serge Bilé est passé à un mensonge répandu. Dans La légende du sexe surdimensionné des Noirs, il s’attaque à une idée reçue qui fausse, selon lui, non seulement le regard porté sur les Noirs, mais également la perception qu’ils ont d’eux-mêmes.

Les études portant sur la taille moyenne des sexes de mâles de différentes origines n’amènent pas à conclure à une variation significative. Ce qui amène l’auteur à résumer en lettres capitales que, «comme pour le reste, les Noirs et les Blancs, C’EST LA MÊME CHOSE!!!» Mais la rumeur est ainsi faite: on lui donne un pouce, elle vous prend un pied. Pour justifier qu’on puisse réduire son semblable à l’esclavage, il faut le dépeindre comme un sous-homme, une bête. De là part l’exagération de la puissance sexuelle, abusivement liée à la taille du membre. Comme le précise l’historien Pascal Blanchard, cité au début du livre de Bilé, «Cette croyance renvoie au monde animal, au péché originel, à l’interdit ultime. D’une certaine façon, avec un petit sexe, [les Noirs seraient] presque des hommes». Lire des êtres capables de contrôler leurs instincts primaires et, par conséquent, aptes à se servir de leur tête.

Dès l’Antiquité, les auteurs stigmatisent les Noirs. Ils interpréteront notamment en ce sens le mythe de la malédiction de Canaan. Dans la Genèse, Noé, engourdi par le bon vin, est surpris dans son plus simple appareil par son fils Cham, qui se moquera de lui devant ses frères. Ne pouvant maudire son propre fils, Noé frappe plutôt sa descendance: son petit-fils Canaan puis sa lignée seront esclaves. Plus tard, les Pères de l’Église associeront ces derniers aux Éthiopiens. Fantaisie? Plus de mille cinq cents ans plus tard, cette histoire sert toujours d’argument aux esclavagistes américains pour maintenir sous leurs bottes des millions de personnes. Frederick Douglass, ancien esclave qui sera plus tard conseiller d’Abraham Lincoln et ambassadeur, la commente d’ailleurs dans son premier livre, paru en 18451.

Le ton de La légende du sexe surdimensionné… est certainement moins grave que celui du livre précédent. Confrontant les points de vues, rapportant témoignages au lieu d’approfondir une piste, certains passages souffrent d’avoir fait l’objet d’un tel parti pris de la multiplication. Serge Bilé a commandé un sondage, dont on retrouve les résultats complets en annexe du livre. 500 Martiniquais et Martiniquaises ont répondu à des questions touchant la représentation du sexe et de l’activité sexuelle. Le chapitre consacré à l’analyse de l’étude laisse toutefois à désirer. Puisque les Noirs martiniquais constituent «97 % de la population de l’île», comme le rappelle avec honnêteté l’auteur, ils peuvent difficilement représenter la vision de la grande majorité des communautés noires d’Europe ou d’Amérique. Et quoi dire de la question suivante: «Le bois bandé est un puissant aphrodisiaque pour les hommes.» Dans le recours à un auxiliaire sexuel si bien nommé, on a bien là de quoi jauger le degré de superstition, mais, dans l’intérêt du sujet, on aurait gagné à expliquer les rôles joués par l’estime de soi et le sentiment d’appartenance dans l’affaire.

Le renvoi systématique de leurs propres comportements sexuels à la figure des accusateurs peut parfois agacer. Après avoir rapporté les préjugés sexuels de la Chine médiévale sur les Noirs, Serge Bilé montre un extrait de traité érotique concernant la taille du pénis. «Lorsqu’on en arrive à codifier les choses à ce point, c’est qu’on en connaît un rayon», ajoute-t-il par la suite. Il a raison. L’effet comique est réussi. On peut toutefois se questionner sur l’intérêt à montrer la mauvaise foi, alors qu’il aurait été beaucoup plus efficace de creuser la complexité des sociétés noires. Approfondir, par exemple, cette observation du psychanalyste Guillaume Suréna, cité en page 43 de La légende du sexe surdimensionnée: «Les esclaves étaient, du fait même de leur condition, désemparés. Il se sont du coup surinvestis au niveau sexuel.»

Mais je coupe les cheveux en quatre. Puisque Serge Bilé se considère lui-même comme un défricheur, reconnaissons qu’il s’acquitte de sa mission avec un zèle et un talent admirable. Aux historiens de corriger ou compléter.


*



Entretien


Après Noirs dans les camps nazis, voilà La légende du sexe surdimensionné. Pourquoi n’avoir pas plutôt consacré un livre à un autre morceau méconnu de l’histoire, comme les zoos humains de l’ère coloniale?

Je ne veux pas être quelqu’un de prévisible. Je ne veux pas qu’on m’attende toujours là où il faut qu’on m’attende. Mais j’ai l’intention de travailler sur d’autres faits historiques. Pas forcément les zoos humains, sur le fait de l’esclavage, par exemple, en Afrique. J’ai envie d’alterner entre ce genre de travaux sur des faits historiques méconnus, et d’autres travaux, qui touchent la perception, le rapport Noir-Blanc. Déconstruire ces mythes-là pour faire en sorte que, sachant décrypter d’où ils viennent, on puisse mieux les combattre.

Être une cible en mouvement, quoi.

Voilà.

Ce qui n’empêche pas une réaction comme celle des trois historiens à la suite de Noirs dans les camps nazis…

Mais j’ai répondu, hein, vous avez lu?

Oui. Et point par point2.

Ce qui m’a fait de la peine chez eux, c’est que, pour une fois, on avait la chance de faire un livre qui avait été accueilli par toutes les communautés, que ce soit les Juifs, les Musulmans, les Arabes ou les Noirs. Je me disais: «Tiens, on a enfin dépassé cette idée de concurrence des victimes». Vous savez, il y a quelques personnes, aussi bien dans la communauté noire que dans la communauté juive, qui ont toujours le sentiment que leur souffrance à eux est la souffrance la plus extrême. Ça m’a gêné de savoir que ces trois historiens étaient dans cette mouvance. Ils ont été jusqu’à mentir sur leur propre profession, en disant que les lois de Nuremberg ne visaient pas les Noirs, qu’elles ne visaient que les Juifs. Et ça, pour moi, c’était vraiment atterrant. Plus tard, l’un d’entre eux a fini par reconnaître, dans un journal communautaire juif, qu’effectivement, les lois de Nuremberg visaient aussi les Noirs.

Lequel d’entre eux?

Il s’appelle Joël Kotek.

C’est celui avec lequel vous aviez le plus d’interaction, non?

Oui, voilà! Et je l’avais même sollicité pour participer à mon livre! Mais j’ai fini par comprendre sa démarche. Joël Kotek est l’un des plus grand historiens français, connaisseurs de l’histoire des Hereros. Il a écrit beaucoup de choses sur ce génocide oublié. Mais, malheureusement, il n’est jamais parvenu à le vulgariser. Et voir quelqu’un comme moi qui n’est pas historien, mais qui arrive à vulgariser ce sur quoi vous avez travaillé des années, je peux comprendre qu’il ait eu un peu les boules, quoi. Mais ça ne justifie pas qu’on puisse mentir sur l’histoire, y compris sur des choses que lui-même avait écrites!

Vous dites être là pour «réveiller» les historiens: d’où votre écriture en portraits, en anecdotes?

Je me considère comme un auxiliaire des historiens. D’ailleurs je ne suis pas le premier ni le seul. En 1998, un joueur de football français d’origine canaque, Christian Karembeu, avait refusé de chanter La Marseillaise. Quand on lui a demandé pourquoi, il a dit qu’il ne voulait pas chanter parce que son grand-père avait été envoyé dans les zoos humains. À partir de ce moment là, les historiens qui avaient complètement occulté le fait des zoos humains pendant des années, ce sont aperçus qu’effectivement, c’est un phénomène qu’on n’avait jamais travaillé...

Se définir comme «Noir», n’est-ce pas un piège? Au sens où ça vous rend prisonnier d’une vieille image?

Non, c’est un gros piège. Vous savez, le vrai problème dans lequel nous sommes en France, nous les Noirs, c’est que nous devons affirmer quelque chose qui nous est propre, parce que nous avons été niés dans notre histoire, et surtout en France, à cause de l’esclavage et de la colonisation. Mais nous ne devons pas nous enfermer là-dedans. Nous devons tendre vers l’universel. Je suis très touché par les discussions que j’ai constamment avec Aimé Césaire. Je sens bien qu’il est fier de «sa négritude», comme il le dit, mais qu’il est surtout un homme universel. C’est vers ça que nous devons tendre. Malheureusement, du fait que nous avons été dénigrés pendant des siècles, nous devons d’abord affirmer le fait d’être Noirs, être fiers de ça, l’assumer. Mais le plus grand danger, ce serait d’affirmer sa négritude et de rester dans sa négritude. C’est ce qui s’appelle le communautarisme.

Il y a un risque également dans l’inverse du communautarisme, la confusion. Comme celle de l’Afrique dans l’esprit des Occidentaux, qui ne se représentent jamais assez sa diversité culturelle.

Non seulement la confusion… Ce sera d’ailleurs le thème du prochain livre que je prépare pour le mois d’avril… Je suis surpris aussi de la confusion que les occidentaux peuvent faire entre les Noirs. Ne pas être capable de distinguer un Noir d’un autre Noir. Il faut travailler à lever toutes ces choses-là. Il faut que les Noirs apprennent à ne plus avoir cette honte de soi, comprendre qu’on n’est pas nés simplement de l’esclavage, que nous appartenons aussi à de grandes civilisations.



1 Lire Mémoires d’un esclave, Frederick Douglass, traduit de l’anglais par Normand Baillargeon et Chantal Santerre, Lux Éditeur, p. 4-5.

2 Sur «L’affaire Bilé», lire http://www.collectifdom.com

Texte de l’entretien adapté d’une conversation téléphonique qui a eu lieu le lundi 21 février 2006.


Bibliographie :

La légende du sexe surdimensionné des Noirs, Serge Bilé, Le Serpent à Plumes, 161p. Noirs dans les camps nazis, Serge Bilé, Le Serpent à Plumes, 156p.

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