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Révolution immatérielles

Révolution immatérielles

Par Laurent Borrégo, Monet, publié le 01/06/2001
Ceux qui osent proclamer n’avoir rien entendu des événements socio-politiques des dernières semaines à Québec doivent forcément habiter une autre planète. Une fois de plus, les hommes ont manifesté leur désir de changer de vie, de transformer leur milieu afin d’acquérir ce bonheur tant espéré mais jamais réalisé. Adressés tant aux spécialistes qu’aux néophytes, les livres présentés ici sont unis par un lien qui relève moins du partage d’un thème commun que de l’évocation d’un autre type de révolution : celle qui serait susceptible de transformer la conscience du sujet, et ainsi instaurer le germe d’une révolution qui modifierait aussi bien l’homme que la société dans laquelle il vit.
Simplement intitulée Guy Debord, la dernière biographie de cet intellectuel rappelle avec vigueur dans quel monde nous vivons : celui du spectacle ! D’emblée, Anselm Jappe nous avertit qu’il ne parlera pas des frasques mondaines et des démêlés avec la justice française de Debord. Il se consacre plutôt à une juste analyse des sources marxistes du philosophe, des relations des situationnistes avec l’art et, finalement, des incessants efforts qui permettront d’installer cette révolution qui, afin d’en porter dignement le nom, devra chambarder le quotidien de chaque homme. Pour comprendre jusqu’à quel point des manifestations comme celle de Québec peuvent aussi faire partie du spectacle.

Après l’« être », le plus grand problème de la philosophie occidentale est sans doute celui du temps. De grands penseurs ont tenté de se figurer ce que le commun des mortels imagine comme toujours manquant : le temps. Du temps : Éléments d’une philosophie du vivre, du philosophe et sinologue François Jullien, est extraordinaire, tant par la clarté de l’écriture – qui ne cède en rien à la difficulté de la tâche –, que par sa lecture rendue aisée grâce aux courtes phrases insérées dans les marges, qui renvoient au sujet abordé dans le corps du texte. Jullien envisage une nouvelle vision de la vie qui passe par une autre conception du temps, celle adoptée par la pensée chinoise, une philosophie qui n’est pas basée sur les catégories de la pensée grecque. Jullien accomplit un travail salutaire (et nécessaire) : nous faire prendre conscience que notre organisation, tant sociale que politique, repose sur la façon dont nous vivons la temporalité.

Déplaçons-nous vers l’ouest et abordons la terre sacrée de l’Inde, via la magnifique étude de l’indianiste Michel Hulin, Shankara et la non-dualité. Cet auteur réputé nous plonge au cœur du système shankarien grâce à une écriture limpide qui permet d’entrer de plain-pied dans l’un des systèmes les plus complexes et imposants du monde philosophique et religieux. Avec un tel ouvrage, on peut mesurer toute la pertinence que l’homme occidental trouverait dans l’étude de la pensée indienne. Michel Hulin offre une remarquable étude susceptible de nous libérer de certaines œillères issues de notre conscience occidentale. Rien de mieux qu’un peu de mystique indienne afin de replacer certaines choses dans leurs justes perspectives !

Pour la fin, j’ai conservé le meilleur : La morale et le monde vécu, du philosophe et essayiste Michel Métayer. Très bien écrit, un livre courageux qui met l’accent sur la morale et sa relation avec le monde vécu, qu’il fait bon lire par les temps qui courent, puisqu’il permet de jeter un regard nouveau sur le monde de l’éthique. Je recommande tout particulièrement la lecture de la deuxième partie : vous ne parlerez plus de morale de la même façon, c’est promis !


***


Guy Debord, Anslem Jappe, Denoël
Du temps : éléments d’une philosophie du vivre, François Jullien, Grasset/Collège de philosophie
Shankara et la non-dualité, Michel Hulin, Bayard
La morale et le monde vécu, Michel Métayer, Liber
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