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Plaisirs coupables

Plaisirs coupables

Par Stéphane Picher, Pantoute, publié le 14/02/2007
Amateurs de littérature policière, d’énigmes bien ficelées, êtes-vous parfois déçus du manque de réalisme de certains ouvrages? Vous arrive-t-il de vouloir connaître la «face cachée» du monde du crime? Peut-être ne savez-vous pas qu’il existe une vaste bibliographie à ce sujet. Parmi de nombreuses nouveautés, nous vous avons choisi un petit éventail de «plaisirs coupables».
L’éditeur suisse Scènes de Crime, récemment arrivé sur la scène littéraire, se spécialise dans les «histoires vraies». «Nos auteurs n’ont pas d’imagination», peut-on lire sur chaque quatrième de couverture. Cela donne une série d’ouvrages bien documentés, riches en anecdotes fascinantes. Le prix raisonnable des livres compense pour leurs trop nombreuses coquilles et leur conception graphique pauvre.

Scènes de Crime publie aussi quelques «hors-série», dont un très beau Faux et faussaires. Sous une couverture au même design criard, on trouve un ouvrage copieusement illustré, sur papier glacé. Mais, surtout, d’intrigantes histoires d’arnaques, de canulars, de naïveté et d’abus de confiance. Vous ferez la connaissance des protagonistes de la riche histoire de la fausse monnaie, de peintres faussaires de génie, d’irrésistibles menteurs et d’arnaqueurs de grand style.

L’audace
Il y a sans doute des raisons à la fascination que l’on ressent à la lecture de ces histoires. En effet, ces faussaires, arnaqueurs et voleurs, séduisent. Pas ou peu de violence à l’origine de leurs gestes, plutôt un défi intellectuel, technique ou... d’orgueil. Pensez à Frank Abagnale, incarné par Leonardo DiCaprio dans le film Arrête-moi si tu peux de Spielberg. Est-il censé être le «méchant» de l’histoire? Pourtant, qui n’a pas rêvé, même un instant, d’être à sa place?

Cette fascination nous guette tout le long de Faux et faussaires: «ils ont osé!», se dit-on à tout bout de page. Bien entendu, tous ces «héros» ne finissent pas avec un emploi grassement payé et... on ne peut plus légal, comme le vrai Abagnale. Il n’empêche, ils ont essayé de profiter d’un système où ils n’avaient aucune place. Cela ne les excuse sans doute pas entièrement, mais admirer quelques-uns d’entre eux, même un peu, n’est pas criminel!

L’horreur
Que savez-vous, ou que croyez-vous savoir sur les tueurs en série? Un petit livre de la collection «Idées reçues», vous aidera peut-être à démêler le vrai du faux. Si vous connaissez déjà le sujet pour avoir lu, par exemple, les livres de Stéphane Bourgoin, vous ne trouverez pas grand-chose ici à vous mettre sous la dent. Sinon, il est probable que vos connaissances soient un mélange de cas réels (Jack l’Éventreur, Ted Bundy) grossis par la légende et de personnages fictifs formidables, mais fort éloignés de la réalité, comme celui qui a pratiquement lancé la «mode» actuelle du meurtre en série, j’ai nommé Hannibal Lecter.

Les Tueurs en série de Michel Borroco est construit comme tous ceux de sa collection. Chaque chapitre a pour titre une idée reçue que l’auteur s’efforce de réfuter, de critiquer ou de préciser: «Les tueurs en série sont fous», «Ils ont une double personnalité», «Ils en veulent à leur mère». Et souvent ces clichés ont un solide fond de vérité. Toutefois, le cinéma et la littérature se sont emparés, à leur façon, de ce sujet toujours brûlant, et le livre de Barroco vient remettre les pendules à l’heure.

On pourra trouver que certaines réponses sont données un peu trop rapidement. Mais la volonté de faire un tour d’horizon d’un sujet assez vaste en un livre d’un petit format a son prix. Et notre curiosité piquée, on pourra toujours se plonger dans les volumes fascinants et effrayants de Stéphane Bourgoin. Les tueurs en série nous apparaîtront peut-être alors comme des symboles de notre époque d’individualisme, étourdie par sa propre violence, gonflée par la rumeur et la médiatisation extrême.

La ruse
Connaissez-vous Maurice «Mom» Boucher? Probablement, à moins d’avoir passé le tournant du XXIe siècle dans un monastère tibétain. Et Walter Stadnick? Je parie que non. Si je vous disais que ce dernier, bien plus que «Mom», a joué un rôle capital dans le développement des Hells Angels au Canada, puis dans la politique expansionniste qui a abouti à une guerre des gangs ayant embrasé, parfois
littéralement, le Québec? Heureusement, vous n’êtes pas obligés de me croire; mieux, lisez le captivant ouvrage de Jerry Langton, La Face cachée des Hells.

C’est l’histoire édifiante d’un gars de l’Ontario qui a réussi, à force de courage, d’intelligence et de diplomatie, à se hisser jusqu’au sommet de la hiérarchie «motardienne» canadienne. Ce rusé personnage, vivant une vie de famille exemplaire dans une maison cossue, mais discrète, du quartier chic de Hamilton, est parvenu à éviter toute condamnation, sinon pour deux infractions au Code de la route, pendant la majeure partie de sa carrière. Autant Boucher était arrogant, se croyant invincible, autant «Nurget» Stadnick était prudent et discret. Et difficile à attraper!

En raison de la discrétion quasi légendaire de Stadnick, Langton a dû travailler fort pour écrire ce récit, le premier du genre. Aussi, son livre est écrit avec un rythme enlevant et un humour noir sans pitié pour les principaux personnages. Ainsi, on n’oublie jamais qu’il s’agit de truands et d’hommes d’affaires impitoyables; on ne risque donc pas de tomber dans le piège de l’admiration. Un complément idéal aux classiques de Sher et Marsden, qui vient boucher quelques trous dans une histoire… toujours à suivre.

L’actualité
Autre «face cachée», celle des gangs de rue cette fois. Qui sont-ils? Qu’ont-ils en commun avec la pègre traditionnelle, avec les «motards criminalisés»? Comment fonctionnent-ils? Ici, le sujet est davantage brûlant et la lecture, moins légère. Ce ne sont plus des légendes du crime qu’on nous relate, mais les hauts faits de petits malfrats qui arpentent les rues de la Métropole et de la Capitale, volant, vendant de la drogue et faisant du «recrutement».

Le malaise est d’autant plus grand que plusieurs de ces gangs ont dernièrement fait la une. L’auteure, sociologue et criminologue, réussit fort bien le pari d’écrire un essai rationnel, documenté et réfléchi, mais aussi engagé. Elle est déterminée à comprendre le phénomène afin, espère-t-on avec elle, de contribuer à ralentir la progression des bandes. Un livre aussi important que dérangeant, mais qui nous aide à ne pas céder à la panique.

De divertissants, et parfois comiques, à inquiétants ou préoccupants, les documents sur le crime offrent au lecteur une variété d’émotions livresques. Mais aussi un inépuisable réservoir de faits et d’anecdotes susceptibles d’inspirer l’auteur de polars en vous. Alors, sentez-vous la vocation poindre?


Bibliographie :
Faux et faussaires, Brian Innes, Scènes de crimes, coll. Histoires vraies, 256 p., 32,95$ Les Tueurs en série, Michel Barroco, Le Cavalier Bleu, coll. Idées reçues, 128 p., 15,95$ La Face cachée des gangs de rue, Maria Mourani, Éditions de l’Homme, 218 p., 21,95$ La Face cachée des Hells, Jerry Langton, Éditions au carré, coll. Roman, 320 p., 24,95$
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