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Rentrée printanière - Un état des cases québécoises

Rentrée printanière - Un état des cases québécoises

Par Éric Bouchard, Monet, publié le 20/04/2005
On entend depuis longtemps dire que la bande dessinée québécoise est en quête de son public. À ceux qui doutent de l’existence d’un lectorat québécois, jetez un regard au carton post-mortem de Lucky Luke : La Belle Province affiche chez elle 70 000 exemplaires vendus !
Pourtant, on se demande où se terrent les créateurs québécois, quand on sait qu’il ne se publie par année qu’aux alentours d’une dizaine d’albums professionnels (qui, spécifions-le, passent plutôt inaperçus sous la masse des 3000 nouveautés européennes à déferler en librairie telles des hordes de Goths). On peut aisément constater que le Québec semble plutôt regorger de bons dessinateurs, qui ont cependant préféré aller s’investir plus décemment dans l’illustration, le storyboard1 ou le cinéma d’animation.

L’idée qu’ont eue quelques auteurs d’aller présenter leurs projets à nos deux principaux voisins a fait boule de neige ; il sont maintenant plusieurs à jouir d’une large renommée outre Atlantique ou chez l’Oncle américain, et bien sûr, par ressac, au Québec. Des noms tels Vincent Rioux et Stéphane Desmeules ont dégelé l’hiver, le premier pour le tome deux d’un captivant polar rural au parfum du scandale des orphelins de Duplessis, sur le décor convaincant d’un village du Bas-du-Fleuve2 ; le second qui, après un premier drame intimiste paru aux 400 coups l’année dernière3, nous ressert ses lumineux modelages graphiques à la sauce polar fantastique chez un géant de l’édition, Albin Michel4.

Les auteurs qui publient chez les éditeurs locaux représentent une minorité de passionnés qui tentent tant bien que mal de financer un art qui, trop souvent, n’est qu’une seconde occupation, à défaut de recevoir l’aide d’un État qui impose des critères d’admissibilité kafkaïens pour une enveloppe dérisoire. Il faut dire aussi que la bande dessinée québécoise est publiée en majorité par de petits éditeurs spécialisés, qui n’ont pas les reins assez solides pour assurer un encadrement financier et promotionnel adéquat à leurs auteurs. Toutefois, et même si certains d’entre eux dynamisent leurs ventes en écoulant une part de leur tirage sur le marché franco-belge ou américain, le désintérêt pour le médium, manifesté par les éditeurs généralistes et la grande presse, le confine trop souvent à un lectorat parallèle.

Ce n’est pas le cas en France : les grands éditeurs généralistes (Actes Sud, Gallimard, Seuil) ont réagi au dynamisme de ce secteur en expansion continue depuis une dizaine d’années en développant des catalogues maison. Ce changement de donne du paysage éditorial entraîne deux conséquences heureuses : une certaine accréditation de la bande dessinée par le milieu littéraire, ainsi qu’une diffusion vers un public vierge. De plus, la prépublication5 a de nouveau droit à sa place dans les grands quotidiens et hebdomadaires, sans qu’on ait affaire aux increvables des années 60, mais bien aux coqueluches de la scène actuelle ! Dans ses pages estivales, Télérama a présenté à son public un tome de Isaac le pirate de Christophe Blain, tandis que Libération a gratifié le sien d’un épisode du Persépolis de Marjane Satrapi, et du No Sex in New York de Riad Sattouf.

À l’instar de ce qui se fait en France, ce formidable outil de promotion a brillamment fait ses preuves avec le premier tome des nouvelles aventures de Lucky Luke, La Belle Province, qui a remporté un franc succès avec ses caricatures et ses clins d’œil au showbizz québécois. Mais que doit-on penser du fait qu’une des plus grandes réussites de la bande dessinée au Québec soit justement un album traitant du Québec, mais conçu par des auteurs français ? C’est finalement assez révélateur d’une certaine confusion de l’identité culturelle québécoise, qu’on peut facilement étendre par exemple à l’industrie du cinéma d’ici : quand les grosses productions américaines viennent tourner des scènes dans le Vieux-Montréal, tout le monde est fier de se dire que c’est fait au Québec, tandis que les meilleurs artisans locaux travaillent sur ces productions plutôt qu’au service du cinéma québécois, et que les productions québécoises n’ont même pas les moyens de tourner dans le Vieux-Montréal…

André-Philippe Côté, lui, a brillamment emprunté la voie de la postpublication avec son Docteur Smog6, cette parodie absurde du cabinet de psychologue publiée dans La Presse et Le Soleil. Tout juste édité par Jungle, une division du Belge Casterman, le joyeux docteur a provoqué dès sa sortie un féroce engouement en librairie. Son public fidélisé à l’avance a démontré que les diffuseurs locaux ne pourront désormais plus éviter de considérer ce type de support promotionnel. D’ailleurs, bien des lecteurs s’étonnent de ne pas retrouver en librairie sous forme d’albums les traductions des increvables daily strips des syndicates7, américains qu’ils lisent dans leurs journaux favoris. Les grands quotidiens leur préféreront-ils un jour des bandes locales ? Aurait-on pu s’attendre, par exemple, à ce que le quatrième album de Michel Rabagliati, Paul dans le métro8, soit pré-publié dans le journal Métro ? On aurait sans doute pu élargir davantage le public de ce précieux raconteur, qui est près d’égaler la plus longue série d’albums de l’histoire de la BDQ !

Et si les éditeurs généralistes québécois persistent à bouder ce secteur de l’édition, aux spécialisés de devenir généralistes ! C’est ce qu’ont entrepris les Éditions de La Pastèque, profitant de l’emballement général du grand public pour les livres de cuisine (thème cher à la dernière édition du Salon du livre de Montréal, triomphant avec À la di Stasio) pour publier leur ouvrage le plus atypique, L’Appareil9. Réunissant une brochette des cuistots les plus renommés de la métropole, qui ont imaginé pour l’occasion de surprenantes recettes inédites, La Pastèque a gagné le pari de marier, sous une maquette irréprochable, haute cuisine et bande dessinée d’avant-garde. Voilà qui risque d’initier toute une communauté de marmitons au neuvième art !


1. Série de dessins comparable à une bande dessinée, réalisée avant le tournage d’une séquence cinématographique et définissant le cadrage et le contenu des images de chaque plan.
2. Ménage de printemps : Tard dans la nuit (t. 2), Voro & Djian, Vents d’Ouest, coll. Turbulences, 48 p., 15,95 $
3. L’Œil de bœuf, Stéphane Desmeules, Les 400 coups, 48 p., 14,95 $
4. L’Épicurien : Les Quartiers de l’étrange (t.1), Stéphane Desmeules & St Jo., Albin Michel, coll. Post-mortem, 48 p., 27,95 $
5. Publication en feuilleton dans un journal ou un périodique d’une bande dessinée avant qu’elle ne soit publiée en album.
6. Docteur Smog à votre écoute : Psychoses & Cie (t.1), André-Philippe Côté, Éditions Jungle, 48 p., 16,95 $
7. Agences de presse qui vendent à bas prix des bandes dessinées quotidiennes (daily strips)
à plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de publications.
8. Paul dans le métro : Paul (t. 4), Michel Rabagliati, La Pastèque, 96 p., 18,95 $
9. L’Appareil, collectif sous la direction de Charles-Emmanuel Pariseau, La Pastèque, 191 p., 39,95 $
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