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Pourquoi aimons-nous les mangas? (2e partie)

Pourquoi aimons-nous les mangas? (2e partie)

Par Éric Bouchard, Monet, publié le 10/04/2007
Après avoir donné un aperçu des mangas consacrés au sport et des univers déployés par Hayao Miyazaki et ses disciples, nous aborderons dans cet article de la production manga destinée aux adultes, hommes et femmes. Car c’est bien là la spécificité de la bande dessinée japonaise, de chercher à combler les attentes de tous les publics.
Le genre pour adultes le plus connu est le seinen, prolongement du shônen explorant des thèmes plus graves. Passons Jirô Taniguchi, figure emblématique déjà largement reconnue des amateurs de BD, mais glissons quelques mots sur les deux séries majeures de Naoki Urasawa, largement plébiscitées. Dans «Monster», thriller génial, le destin d’un brillant jeune neurochirurgien bascule alors qu’une nuit, plutôt que le maire de la ville, victime d’un arrêt cardiaque, il sauve un jeune garçon blessé par balles. Or, ce garçon deviendra par la suite un assassin, véritable génie du mal aux trousses duquel se lancera le docteur… Et dans «XXth Century Boys», suspense insoutenable ayant remporté le Prix de la série à Angoulême en 2004, un jeune homme s’aperçoit que le scénario de fin du monde qu’il avait élaboré enfant avec sa bande est en train de se réaliser… Qui en est à l’origine et pourra-t-il se dresser contre la catastrophe?

La véritable puissance des bédéistes japonais réside dans leur science de la péripétie, leur talent à concevoir des récits qui prennent les lecteurs aux tripes. En vrac, quelques seinen accrocheurs: «Old Boy» (dont l’adaptation au cinéma a reçu le Grand prix du Festival de Cannes en 2004), de Nobuaki, la difficile vengeance d’un homme relâché sans raison après avoir été enfermé dix ans dans une prison par un inconnu; «Seizon life», de Kawaguchi, où un cancéreux apprend que la police a retrouvé le corps de sa fille disparue 14 ans auparavant, et qui mettra à profit les six mois qu’il lui reste à vivre pour retrouver et faire condamner l’assassin; «Heads» de Mase Higashino, où la victime héroïque d’un braquage, atteinte au cerveau puis opérée, reçoit à son insu une greffe de l’homme lui ayant tiré dessus, abattu par les forces de l’ordre. Suit une douloureuse quête identitaire où l’esprit de l’assassin tente de prendre le contrôle!

Mentionnons aussi la production destinée aux adultes que l’immense Osamu Tezuka a réalisée vers 1970 («Ayako», «Barbara», «Kirihito», «MW», etc.) qui aborde sans complexes les tréfonds de l’âme humaine, ou le témoignage ahurissant qu’est «Gen d’Hiroshima», de Nakazawa, épopée d’un enfant survivant de la bombe atomique.

Ajoutons que le seinen est souvent l’instigateur de débats et même de réformes sociales. «Say Hello to Black Jack», de Sato, est un cinglant pamphlet contre les errances du système hospitalier japonais, qui raconte le combat contre la hiérarchie mené par un jeune médecin stagiaire idéaliste. Il y a également «Ki-itchi!!», de Arai, décrivant la vie imprévisible et dérangeante d’un enfant de trois ans rétif à toute autorité, qui tente de faire face au monde et à ses misères. La série nous offre un portrait saisissant de l’itinérance à Tokyo, et toute une critique de cette société dont Ki-itchi rejette les règles; finira-t-il par y trouver sa place?

Gekiga, ou réalisme social
Le gekiga (littéralement, image dramatique), un genre créé par Yoshihiro Tatsumi à la fin des années 50, propose des histoires sombres et réalistes, en réaction au manga comique traditionnel. Les livres de Tatsumi (Coups d’éclat, Les Larmes de la bête), père de la BD adulte au Japon, sont des recueils d’histoires courtes, brutales et sans concession, des récits coups-de-poing de tranches de vie d’individus marginaux, de laissés-pour-compte écrasés par la société. Images et dialogues sont expressifs mais directs, elliptiques, à l’image du dénuement dans lequel se trouvent les personnages évoqués.

Cette avenue a également été empruntée dans le cadre de récits autobiographiques. Condamné à plusieurs années de prison, le mangaka Kazuichi Hanawa relate minutieusement son expérience dans Dans la prison. Une troublante impression s’en dégage: malgré l’incroyable rigueur à laquelle sont soumis les prisonniers (chaque geste doit être autorisé, chaque laborieuse journée est inexorablement réglée dans ses infimes détails), l’auteur en éprouve presque un plaisir à être incarcéré, comme si cette prise en charge absolue conditionnait l’esprit à une absence réparatrice…

Auteur à succès, Hideo Azuma décroche et disparaît brutalement dans la nature en 1989, une longue absence dont il ne reviendra qu’après plusieurs années. Il en livre le témoignage dans Journal d’une disparition, où il raconte, mais de façon comique et positive, car «les dessins réalistes [le] feraient souffrir et [l’] attristeraient», son expérience d’itinérance, puis son séjour psychiatrique au pavillon des alcooliques. On entre «joyeusement» dans le récit, avant d’être totalement confondus par l’âpre réalité du propos.

Jôseï, la bande dessinée par et pour les femmes
À l’instar du seinen pour le shônen, le jôseï reprend les ingrédients du shôjô (manga pour adolescentes) pour un public adulte, mais principalement féminin. Ses thèmes de prédilection sont relationnels (aventures sentimentales, quotidien du couple) et professionnels (conciliation travail-vie privée). Racontés dans des graphismes sobres et aérés, ils sont d’une désarmante sincérité, comme autant de psychés féminines finement décrites, tendues comme des miroirs à la lectrice. Parmi les titres et auteures dignes d’intérêt, l’émouvant All my darling daughters, de Yoshinaga, où une jeune femme doit accepter que sa mère ait un conjoint de 20 ans son cadet, «Mlle Ôishi, 28 ans, célibataire» de Minami, Diamonds, de Sakurazawa ou Strawberry shortcakes, de Nananan, des récits bien ancrés dans le quotidien d’amours impossibles ou catastrophiques (mais pas seulement!)

Certaines auteures ont développé des styles de narration particulièrement pointus, comme Mari Okazaki dans Vague à l’âme: des nouvelles sentimentales aux planches tressées de voix multiples et superposées, tant dans le texte que les images; ou Fumiko Takano dans Le Livre jaune ― Un ami nommé Jacques Thibault, d’où se dégage une intense intimité poétique, dans un génie de l’ellipse présidant à un dessin d’une délicatesse qui n’a d’égale que la finesse des miettes de quotidien dont l’auteur fait ses récits.



Bibliographie :
«Monster» (18 tomes), de Naoki Urasawa, Kana, coll. Big Kana, env. 224 p., 11,95$ «Say hello to Black Jack» (13 tomes parus), de Shûhö Sato, Glénat, coll. Seinen manga, env. 224 p., 12,95$ Journal d’une disparition, de Hideo Azuma, Kana, coll. Made In, 194 p., 18,95$ All my darling daughters, de Fumi Yoshiniga, Casterman, coll. Sakka, 204 p., 18,95$ Vague à l’âme, de Mari Okazaki, Delcourt/Akata, coll. Jôhin, env. 200 p., 18,95$ «XXth Century Boys» (20 tomes parus), Naoki Urasawa, Panini manga, env. 212 p., 16,95$ «Old Boy» (8 tomes), Minegishi Nobuaki et Tsuchiya Garon, Kabuto, env. 204 p., 12,95$ «Seizon life» (3 tomes), de Kaiji Kawaguchi et Nobuyuki Fukumoto, Panini manga, env. 200 p., 16,95$ «Heads» (4 tomes), de Motorou Mase et Keigo Higashino, Delcourt/Akata, coll. Gingko, env. 200p., 13,95$ «Ayako» (3 tomes), Osamu Tezuka, Delcourt/Akata, coll. Fumetsu, env. 236 p., 13,95$ «Barbara» (2 tomes), Osamu Tezuka, Delcourt/Akata, coll. Fumetsu, env. 200 p., 13,95$ «Kirihito» (4 tomes), Osamu Tezuka, Delcourt/Akata, coll. Fumetsu, env. 200 p., 13,95$ «MW» (3 tomes), Osamu Tezuka, Tonkam, coll. Découverte, env. 200 p., 11,95$ «Gen d’Hiroshima» (9 tomes parus), de Keiji Nakazawa, Vertige graphic, env. 260 p. et 31,95$ «Ki-itchi!!», (7 tomes parus), Hideki Arai, Delcourt/Akata, coll. Gingko, env. 212 p., 13,95$ Coups d’éclat, Yoshihiro Tatsumi, Vertige graphic, 110 p., 23,95$ Les Larmes de la bête, Yoshihiro Tatsumi, Vertige graphic, 110 p., 23,95$ Kazuichi Hanawa, Dans la prison, Ego comme X, 238 p., 49,95$ «Mlle Ôishi, 28 ans, célibataire» (3 tomes parus), de Q-ta Minami, Casterman, coll. Sakka, 234 p., 18,95$ Diamonds, de Erica Sakurasawa, Milan, coll. Kankô, 254 p., 12,95$ Strawberry shortcakes, de Kiriko Nananan, Casterman, coll. Sakka, 331 p., 22,95$ Le Livre jaune – Un ami nommé Jacques Thibault, Fumiko Takano, Casterman, coll. Sakka, 161 p., 17,95$
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