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Les deux textes finalistes au concours « Écrire la librairie »

Les deux textes finalistes au concours « Écrire la librairie »

Par Les libraires, publié le 07/12/2017

Cette année, le festival Québec en toutes lettres se déployait autour du thème « Écrire Québec » : écrire à Québec, sur Québec, au Québec. Il faisait ainsi la part belle aux auteurs de la Vieille Capitale, à ceux qui y sont passés et aux différentes représentations de Québec dans la littérature. C’est dans le cadre de ce festival qu’a eu lieu le concours Écrire la librairie, chapeauté par la coopérative Les libraires

On vous présentait ainsi en octobre dernier le texte gagnant, qui se retrouve également publié dans l’édition 104 de la revue Les libraires. Deux autres textes ont été finalistes, et il nous fait plaisir de vous les présenter ci-dessous.

Félicitations à mesdames Sylvie Charron et Lyne Richard pour ces textes qui ont ému le jury.

 

 

Le vieillard marche d’un pas lent sur le trottoir, rue Cartier, à Québec. Il apprécie particulièrement cette ville : son côté culturel, ses nombreux musées et son histoire fascinante. Il porte sur ses épaules courbées les années de sa longue vie. Ses cheveux gris et sa peau ridée trahissent son âge avancé. Le regard songeur, il semble absorbé par ses pensées. Ses vêtements délavés de couleur taupe paraissent un peu trop grands. Cela se voit par l’arrière de ses jambes de culotte, usé par le frottement du talon de ses souliers.

-C’est le moindre de mes soucis, vous dirait‑il.

Depuis quelques années, il emprunte chaque semaine ce chemin en direction de la librairie du quartier. Il passe devant une petite épicerie fine dans laquelle il s’arrêtera pour acheter son souper avant de retourner chez lui. De sa main tremblante, il pousse la porte et fait entendre le léger tintement de la clochette qui annonce son arrivée. Comme à l’habitude, il salue la dame installée devant la caisse enregistreuse ainsi que le garçon occupé à monter des pyramides sur les présentoirs avec les livres nouvellement arrivés. Le vieil homme prend le temps de regarder tout autour de lui. Il longe chacune des rangées dont les thèmes sont soigneusement identifiés. Et du temps, il en a amplement depuis le décès de sa bien-aimée Bertha. Les planches de bois, usées au fil des années dans certaines parties de la pièce par le passage des clients fidèles, craquent sous son poids léger. Il prend un livre, l’ouvre et en respire profondément l’arôme. Il aime l’odeur de l’encre fraîchement imprimée et la douceur du papier. La senteur du neuf et du vieux se mêlent merveilleusement!

Un petit sourire ajoute à son visage quelques rides lorsqu’il remarque que son fauteuil préféré, situé près de la fenêtre, est libre. Les employés, habitués à sa présence hebdomadaire, le laissent prendre place. Il s’y assied doucement et accroche sa canne sur le rebord de la chaise voisine. Ses doigts rêches ont peine à tourner la première page de la bande dessinée prise au passage. Il laisse glisser son index sur la première phrase. Ses yeux s’illuminent par tant de couleurs et de formes. Mais, soudainement, son cœur s’emplit de tristesse, et une larme se met à couler lentement sur sa joue.

Une fillette s’approche doucement et lui tapote la main. Surpris, l’homme lève ses yeux encore mouillés et aperçoit la petite rouquine, debout devant lui, qui soutient son regard jusqu’à la profondeur de son âme. Comme si elle ressentait la solitude de son nouvel ami! Elle lui demande de lui lire un passage du livre qu’elle lui présente aussitôt.

La maman observe la scène de loin. Elle perçoit le malaise de l’inconnu et les rejoint à l’instant. Le vieillard propose plutôt à cette jeune fille de lui raconter l’histoire d’après les images qu’elle voit défiler devant ses yeux, de page en page. L’homme rit de bon cœur et écoute le récit rocambolesque de sa nouvelle amie qui gesticule et grimace selon les émotions du moment. Rapidement, les éclats de rire remplissent la pièce sous les regards amusés des nombreux clients. Il ne se souvient pas avoir ressenti autant de plaisir et de chaleur humaine que maintenant. Bien sûr! Tout à coup, les souvenirs heureux de ses enfants assis autour de la grande table dans la maison campagnarde se bousculent dans sa tête, mais surtout dans son cœur. Il entend à nouveau les éclats de voix et la douce mélodie des paroles de Bertha, son épouse. Il hume l’arôme des plats mijotés par sa douce moitié. Il la revoit, sourire aux lèvres, lui piquant un clin d’œil en s’essuyant les mains mouillées sur son tablier fleuri. Mais voilà, l’histoire est terminée maintenant. Il s’empresse de remercier la fillette et la dame pour ces instants de bonheur et les regarde s’éloigner, les bras chargés de livres, et se diriger vers la caissière. Avec désinvolture, la rouquine lui adresse un dernier sourire par-dessus l’épaule avant de sortir.

La joie au cœur, il se prépare à regagner son logis. Il se procure quelques plats fraîchement préparés à la petite épicerie. Son appétit n’est guère plus grand que celui d’un oiseau.

-Il en aura suffisamment pour le repas du lendemain, se dit‑il.

Sur le chemin du retour, il regarde le ciel et remercie la vie pour ces belles rencontres. Il ouvre la porte de son petit appartement. Comme à l’habitude, il soupera seul, remplira le bol de son chat Gustave, lui caressera légèrement la nuque et allumera la télévision pour masquer le silence toujours présent et le remplacer par le babillage incessant des animateurs. Il jettera un léger coup d’œil au répondeur au cas où quelqu’un lui aurait laissé un message. Mais ce soir, son cœur sera plus léger. Il dormira avec sérénité grâce à ces instants magiques vécus avec cette fillette. Un retour dans le passé pour un court instant dans son interminable vie. Un moment privilégié de revoir le doux sourire de sa Bertha.

Il s’endormira pour une dernière fois, apportant son secret : il ne savait pas lire.

 


J’ai beau être folle, ça veut pas dire que j’aime pas lire. La folie c’est pas tout le temps la salive au bord de la bouche. C’est des images intimes qui remontent dans le coeur jusqu’à manger le beau. Et les journées où ça déborde, j’aime mieux lire que de me pendre avec mes draps.

                                                                       ***

Chez Pantoute ils me connaissent, ils savent que je peux tenir un livre entre mes doigts pendant une heure. Des fois je ferme les yeux et je retiens mon souffle parce qu’il y a trop de bonheur entre les mots. Ça m’innonde le vieux chagrin jusqu’à ce que le cri défasse ses mailles. Quand je tourne les pages, j’ai des bouts de papier dans les veines. C’est pareil à des cerf-volants. Ils vont rejoindre des émotions plus tranquilles.

Il y a un libraire que je trouve beau. Il me sourit, me demande toujours si je vais bien. Il parle tout bas, il a une voix comme les chants de l’épervière, une voix qui s’accroche aux syllabes en les caressant. Il doit voir mes yeux qui agonisent au bout de ses phrases, mon air d’en redemander comme si mon sang brûlait. Les gens pensent qu’on n’a plus de désirs quand on a des désastres étampés sur la peau. Ça leur ferait peur de toucher l’étendue de mes remous. Parce qu’au creux de mon ventre, le désir a encore ses boussoles. Mais l’amour perd ses eaux quand mes ténèbres s’évadent un peu. Les gars se demandent si j’aurai des couteaux pour leur prochain sommeil. J’ai beau leur dire sauve-moi comme tu m’aimes ils ne veulent pas m’amener souper chez leurs parents.

L’amour c’est difficile quand les nuages se couchent près des yeux. L’abandon s’accroche à tes cils comme une mauvaise pluie.

                                                                       ***

Après la librairie, il m’arrive d’aller acheter une miche à La Boîte à Pain. Je m’asseois au bord du trottoir, je fourre mes doigts dans la mie et j’attends. J’attends que Jack Waterman me prenne dans ses bras ou que Maud Graham fusille du regard tous ceux qui me regardent de travers.

C’est pas facile de paraître d’une douce élégance quand votre tête est une valise pleine d’histoires cassées. Quand l’été effleure ma robe de coton, je peux au moins me promener un livre sous le bras. Je trouve que j’ai une allure presque normale. Avec du Robert Lalonde dans l’oeil, ça me donne l’air d’une mésange qui veut juste picosser sa graine. J’aime ça l’été. On dirait que le corps a des ombres qui ressemblent à des arbres. Et puis la rue St-Joseph s’ouvre comme un pissenlit. Elle ramasse le soleil avec son coeur pour que je marche jusqu’à la librairie. Là-bas c’est plein de silences qui sont des étreintes, ça me couvre le dos d’un habit de lumière. Je marche entre les rayons, étonnée par la joie qui se livre, pages et mains liées dans l’effroi et la grâce. Car il y a des livres qui font peur. Ils nous étreignent si forts qu’ils n’habitent que les larmes. Mais quelle solitude n’a pas rendu les armes, voûtée sous les mots qui déferlent? Quelle envie de mourir n’a pas été happée par l’absent aigu?

                                                                       ***

J’aurais aimé ça être écrivaine. Remplir des pages et des pages de gros mots avec des feutres roses. J’aime le rose. Le rose c’est des poupées perdues et des chandails en angora. Des rondeurs de sein pis des fleurs pour l’amour. C’est la détresse et l’enchantement dans le même matin de juillet.

Remplir des pages de visages, de corps grands comme des chambres qui respirent dans la lumière. Écrire pour abandonner mes après-midis dans un ciel qui vient de loin. Pour détacher mes doigts de la défaite. Laisser la maladie sur la table, à côté des crayons. Faire comme si j’étais pas une jeune femme toute croche, enfermée deux fois, des désordres plein les bras. Peut-être que des personnages viendraient glisser en dedans, dans le creux de mon souffle, avec une douceur de fin de journée. Tout au fond du sombre pour qu’ils puissent rejoindre les paroles qui marchent dans la nuit.

                                                                       ***

-Les fous avec les fous! disait ma mère la première fois qu’elle m’a fait enfermée. Tu n’es qu’une métaphore qui défie mes espoirs!

J’ai dû traverser tout d’un coup le deuil de ma maison au pied de la pente douce, les soleils usés de l’enfance et l’inévitable douleur des lendemains qui tremblent.

Maman, excuse-moi si je dérange, mais ta beauté me rentre dans l’os comme une épée. Ta beauté tue les étoiles dans le ciel de la basse-ville. Je la transporte sur mon dos comme le drapeau de ma folie. Ta beauté me rend folle à lier. Plus nue qu’un trottoir sans souliers. Quand ta beauté s’abat avec ses yeux clairs, je n’appartiens à rien d’autre qu’à mes ombres. On peut tuer avec un visage. Déchirer l’aube d’une âme qui hésite. Arrimer la haine aux contours de la bouche et briser en un mot toute possibilité de vivre.

Tu m’appelais Emmanuelle en noir parce que j’avais des pierres dans les poches et du linge sombre. Je t’appelais maman parce que ta beauté était le lieu de tous les poèmes.

_ _ _ 

Les titres en italique sont, en ordre, de:

Jacques Poulin

Marie Laberge

Anique Poitras

Anne Hébert

Geneviève Amyot

Réjean Ducharme

Gabrielle Roy

Pierre Morency

Roger Lemelin

Michel Pleau

Suzanne Paradis

 

 

 

Par ailleurs, veuillez noter que trois mentions spéciales ont également été accordées lors des délibérations du jury, pour souligner d'autres textes qui se sont démarqués. 

Mentions spéciales :
Mention « humour » à L'arme du crime, de François Vidal
Mention « néo-trad » à Au quai des livres anciens de Marie-Laurence Trépanier
Mention « Une histoire entre vous et nous » à Et si j'arrêtais le café, d'Anne-Brigitte Renaud.

 

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