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La littérature « populaire » : peut-on s’exprimer sur les livres sans avoir lu tout Proust?

La littérature « populaire » : peut-on s’exprimer sur les livres sans avoir lu tout Proust?

Par Benoît Vanbeselaere, publié le 01/06/2018

Ces derniers jours, une étrange polémique a pris possession de la « twittosphère ». L’été, les Français lisent, entre autres Musso et Chattam, Franck Thilliez. C’est Télérama qui a mis le feu aux poudres en dénonçant cette pratique jugée ignominieuse. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cet auteur de polar français, il faut savoir que ce Savoyard de naissance et Nordiste d’habitat a obtenu le prix SNCF (Société nationale du chemin de fer français) du polar en 2007. Alors oui, on peut dire que Thilliez fait dans « le roman de gare », dans ce genre de livres que l’on emporte en vacances après six mois de dur labeur ininterrompu. Oui, on peut très bien lire un livre qui ne changera pas notre vie et notre façon de voir le monde, simplement chercher à se détendre. De la même façon qu’on va au cinéma voir le dernier film de science-fiction sans se questionner profondément sur les conséquences de la découverte du Boson de Higgs, on peut lire de la littérature populaire au bord de la piscine.

Dans le dernier numéro de la revue, notre directeur, Jean-Benoît Dumais, rappelait dans son édito les travaux du Dr Jessica Sänger. Cette dernière soulignait que, contrairement à l’écoute en rafale de séries qui était souvent coupée d’occupations annexes, la lecture est une des rares activités de loisir où le cerveau n’est concentré que sur une seule tâche. Tout le contraire du « mode travail » donc, où l’on peut, par exemple, écrire un article en regardant ses courriels et en songeant à la réponse qu’on fera au message d’un ami. Cela fait depuis Horace, soit deux millénaires, que la conception de la littérature se fonde sur une double volonté : plaire et instruire (placere et docere). Ainsi, un livre ne se prédestinant qu’à un des deux buts, généralement le premier, ne serait digne de figurer sur les étals des librairies mais serait aussi « utile » que les copeaux de bois servant à allumer les cheminées quand vient l’hiver.

Il y a quelques semaines, lors de sa visite à Québec, nous avions rencontré Viveca Sten, elle aussi auteure de polars. Au risque de susciter son courroux, nous lui avions demandé ce qu’elle répondait aux détracteurs du roman policier qui considèrent ce genre comme de la « sous-littérature », sans savoir qu’un titre aussi prestigieux que Télérama nous donnerait raison si promptement. Elle nous avait répondu que le polar « a le mérite de faire lire » en étant un vecteur de culture et de savoir. En effet, le travail de l’écrivain est souvent spolié sous couvert d’un style plus basique, plus simple, plus universaliste. Mais rares sont les créateurs qui se contentent d’inventer une histoire, des ressorts narratifs, des personnages et des lieux en ne se fondant que sur leur culture générale personnelle. Le travail de recherche, la concertation avec des professionnels, des proches, des voyages et des visites font partie intégrante du processus. Pour être fidèle à la réalité, d’une part, et pour ne pas induire le lecteur en erreur d’autre part.

La chronique de la fin d’un art, en l’occurrence la littérature, est régulièrement rappelée à chaque innovation : la télévision, le DVD, Internet, le livre électronique, Netflix… Pourtant, aujourd’hui, 80% des Français ne partiraient pas en vacances sans un livre. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.

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